"C’est moins cher d’acheter un baby-foot que de rétribuer un salarié à sa juste valeur" : dans sa BD "Alors heureux ?", il croque l'injonction du bonheur au travail

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INTERVIEW - Antoine Chereau, dessinateur de BD, sort ce jeudi "Alors, heureux ?", qui dessine avec humour les nouvelles injonctions au bonheur dans le monde du travail, qui laissent les salariés déboussolés.

Et vous, c’était quoi votre rêve de gosse ? Souvent, Antoine Chereau aime poser la question aux salariés qu’il croise. Ils ont peut-être rêvé d’être marin au long cours, magicien, apiculteur. Et aujourd’hui, pourtant, ils bossent dans une grande entreprise. Ces salariés, Antoine Chereau en croise souvent. Il est dessinateur de presse. Et l'une de ses activités annexe est de faire des dessins lors de séminaires d’entreprise. Sans doute, il s’est inspiré de ce qu’il voyait, ce qu’il entendait, pour sa dernière BD, Alors, heureux ?*, qui sort jeudi. 


Antoine Chereau y croque des petits personnages un peu raides, un peu perdus, un peu gris. Et pourtant que l'entreprise veut faire sourire ; veut rendre heureux, à grands coups de happiness-manager, de sylvothérapie, de stage du rire et autres sessions de team building. Quitte à un peu forcer le trait. Il nous raconte.

Les rayons bien-être en librairie ont augmenté de manière exponentielle !Antoine Chereau

LCI : Tout d’abord, pourquoi faire une BD sur le monde du travail ?

Antoine Chereau : Ce qui m’a d’abord frappé a été de voir en librairie les rayons "bien-être" augmenter de manière exponentielle. La deuxième chose est que j’ai travaillé à un moment avec deux grosses entreprises, qui ont été confrontées à des suicides de salariés.  Cela été un choc dans ces groupes. Et j’ai vu un nouveau sujet qui commençait à être abordé dans les entreprises : l'idée qu’il fallait se recentrer sur l’aspect humain. 


Et ce que vous épinglez, justement, ce sont les moyens que met ensuite l’entreprise pour y parvenir ?

Oui, ce sont ces tendances issues des start-ups, de la Silicon Valley : on met des fauteuils agréables, des salles de relaxation, avec un baby-foot, des jeux. Cela ne concerne évidemment pas toutes les sociétés. Plutôt les très grandes entreprises  qui ont suffisamment d’argent à consacrer à cela.  Mais ce qui me frappe, c’est qu’on développe cela au moment même où l’on demande de plus en plus aux salariés. On n’a jamais parlé autant de bonheur au travail, et en même temps, on n’a jamais autant entendu parler de pression, la médecine du travail est en alerte générale. Sensation étonnante... 

On développe cela au moment où l’on demande de plus en plus au salariéAntoine Chereau

On a l’impression que le monde du travail s’est sacrément compliqué ?

Le travail représente une partie énorme de la vie, alors autant être bien ! Mais l’inquiétude liée au travail tient plus de place qu’avant. Pour nos parents, la vie était assez tracée. Ils rentraient quelque part et ils finissaient quelque part. Aujourd’hui, on vous demande de passer votre vie à vous adapter. Et le changement, les gens le vivent assez mal. J’avais fait un dessin là-dessus il n’y a pas longtemps : "Je suis totalement pour le changement si cela ne change pas mes habitudes."  C’est exactement ça. Il faut s’adapter en permanence, il faut être "agile". Sauf qu’en face il y a aussi des salariés qui travaillent depuis un certain nombre d’années, qui n’ont plus le goût ni l’envie d’apprendre, qui sont fatigués. Je ressens cela. 


Vous souriez aussi de toutes ces tendances à la mode, qui se succèdent, dans les entreprises...

Prenez les happiness-manager...  Je trouve ça extraordinaire ! Tout comme ces gens qui vont faire de la "rirologie" : ils paient pour venir rire. Ou la ronronthérapie, la relaxation grâce aux chats. Alors ce n’est pas grave, ils ne tuent personne, mais on assiste un peu à tout et n’importe quoi. Je n’ai aucun mépris pour ces gens qui se cherchent, qui ont des incertitudes, des doutes. Ils sont ce  qu’ils sont, mais ils ont besoin de réponses, ils ont besoin qu’on les aide. Le thème de mon bouquin, en fait, c’est la détresse humaine, et comment aller mieux.

Pensez-vous que les salariés soient dupes des initiatives mises en place par leurs entreprises ?

Je ne crois pas... Je pense à une société que je ne peux pas citer, mais qui a fait l’équivalent de Paris-plage cet été. Ils avaient mis un peu de sable et trois transats. Majoritairement, les salariés, ça les a fait marrer. Je pense qu’ils ne sont pas dupes du tout. Surtout qu’à côté, dans cette société-là, ils sont confrontés à une restructuration importante dans les process, très stressante pour eux. Ils ont mis trois ans à appréhender un nouveau logiciel, pour finalement qu'on leur dise : 'Ah bah en fait on en a trouvé un autre'. Là il faut tout recommencer. C’est du stress permanent, car cela concerne l’outil de travail qu'ils utilisent tous les jours. Vous pensez bien que dans ces conditions, les transats et le sable, les salariés s'en fichent !


Les salariés que vous dessinez semblent un peu perdus, car dans le fond, ils cherchent avant tout à bien travailler ?

J’ai la sensation qu’on oublie les trois fondamentaux du travail : la première chose que les gens réclament, c’est d’abord une reconnaissance, puis une définition de fonction - savoir exactement à quoi ils servent dans l’entreprise - et évidemment, la rétribution, qui montre qu’on les considère. Le fond du problème est là. Mais c’est évidemment moins cher d’acheter un baby-foot...

Peut-on dire que cette injonction au bonheur forcée renforce à l’inverse le mal-être du salarié ? 

Ce que j’entends le plus, c'est qu’on n’écoute pas ceux qui bossent. Ils savent intuitivement, ou par expérience, ce qu’on peut améliorer dans leur entreprise. Avant, ça prenait la forme de boîte à idées. Maintenant, ils ont l’impression que des énarques ou bureaucrates ont balancé une idée qu'on va mettre en place sans se poser de questions, et qui parfois va contre l’ADN de la boîte, ou est contre-productive.


Vous intervenez dans les séminaires d'entreprises. Vos dessins ne sont pas trop mal pris par la direction ?

Je suis payé par la direction quand j’interviens dans des séminaires. On me laisse carte blanche, mais je ne suis pas là pour les dénoncer. Je suis là pour me mettre à la place du salarié lambda, celui qui est dans la salle : comment je reçois ce qui est dit ? Je veux faire la part des choses, essayer d'être dans la finesse, et pas la caricature : il existe des chefs d'entreprise qui en bavent, et tous les salariés ne sont pas gentils. Mais au fond, tous sont dans le même navire, même si les intérêts des uns ne sont pas ceux des autres...

*Alors, heureux ? d'Antoine Chereau, aux éditions Pixel Fever. Antoine Chereau est (entre autres) en dédicaces le samedi 13 octobre de 16 h 30 à 19 h 30 à la librairie Eyrolles au 55, boulevard Saint-Germain, à Paris (5e) ; le samedi 27 octobre de 15 h à 18 h à la librairie Joseph-Gibert, 26, boulevard Saint-Michel (6e). Toutes les dates par ici.

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