"C’est un outil merveilleux pour apprendre le lâcher-prise" : comment l’impro théâtrale peut vous aider au travail

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INTERVIEW - Aude Diano, auteure de "Explorez vos talents", pour "révéler la meilleure version de vous-même grâce à l’impro" et créatrice de l'organisme de formation ImprO2, explique à LCI comment le théâtre peut aider à développer ses compétences relationnelles dans le monde du travail.

Aude était professeur à l’université, David directeur financier dans un grand groupe. A côté de leur job, ils pratiquaient  l’improvisation théâtrale. "Nous nous rendions compte que l’impro nous aidait dans notre vie professionnelle, pour affirmer ce que l'on devait affirmer, mais aussi pour écouter l’autre", raconte Aude à LCI. "Nous avons pensé que si cela nous était utile à nous, cela pouvait l'être à d’autre."


Aude et David Diano ont donc créé, il y a 7 ans, ImprO2, un organisme de formation par l’improvisation théâtrale qui intervient dans les entreprises. Le couple vient de sortir un livre "Explorez vos talents, révélez la meilleure version de vous-même grâce à l’impro !". Entre le monde du travail et le théâtre, quel rapport ? Comment l'un peut-il apporter à l'autre ? Aude Diano nous explique. 

LCI : L’impro théâtrale a le vent en poupe. Qu’est-ce qui pousse les entreprises à s’y mettre ? 

Aude Diano : Elles sont à la recherche d’outils pour garder les talents. Pour cela, elles doivent permettre aux gens de se développer aussi bien personnellement que professionnellement, pas uniquement au niveau technique mais aussi au niveau humain. Les sociétés très hiérarchisées, confrontées à un monde qui bouge sans cesse et rempli d’imprévu, ont aussi besoin de méthodes plus agiles. Or Le théâtre et l’entreprise ne sont pas deux univers qui s’opposent, mais qui ont beaucoup à apporter l’un à l’autre. 


Justement, qu’est-ce qu’apporte l’improvisation au monde du travail ?

Elle a une double vertu. Tout d’abord, la cohésion d’équipe. Les séances d'impro, en groupe, sont un moment très joyeux, très ludique. Personne n’est fragilisé. Au contraire, on appuie sur les forces, les talents de chacun. Evidemment, cela demande la mise en place d’une méthodologie bienveillante qui décomplexe l’erreur, qui en rit. 


Au niveau personnel, l’impro forme également l’agilité comportementale. Elle aide à mettre de l’huile dans les rouages et nous permet d'atteindre les objectifs de manière beaucoup plus détendue. Certes, notre système de travail ne va pas changer du jour au lendemain. Mais nous pouvons changer le regard que nous lui portons. Par exemple, comment je peux, face à ce chef avec qui je suis très en lutte, me dire 'comment je fais avec lui ? Quelles sont les opportunités que cela m’ouvre, en quoi cela peut-il être intéressant ?'. Ou encore comment agir face à un imprévu ou travailler avec ce collègue qui n’a pas du tout la même personnalité… 

Celui qui tire son épingle du jeu est celui qui sait s’adapterAude Diano

Pourquoi ces compétences douces, ou "soft skills", deviennent-elles de plus en plus importantes ?

Aujourd’hui, le diplôme ne suffit plus. Lorsqu’elles embauchent, les entreprises se demandent si la personne sera capable de gérer l’imprévu, de gérer des équipes. Avant, elles ne posaient pas trop de questions : il y avait le diplôme, la grande école, les compétences techniques étaient survalorisées. Ce n’est plus le cas désormais car l’univers est ultra-technologisé, tout va vite, les imprévus sont le lot de toutes les sociétés. Face à ça, celui qui tire son épingle du jeu est celui qui sait s’adapter. Et l’adaptation, cela s’apprend !


Alors, comment ça marche ?

Grâce à la vertu du jeu. Dans le théâtre, on est dans un "jeu", où l’on fait semblant. Et le jeu est fondamental pour pouvoir apprendre : on le voit avec les enfants qui jouent, qui se trompent une fois, deux fois, qui prennent plaisir à essayer. Ce n’est absolument pas une perte de temps. Des études ont même montré que les psychopathes et les tueurs en série ont eu une déficience de jeu dans leur enfance ! Même si ce sont évidemment des cas extrêmes, c'est intéressant : le jeu permet d’apprendre par des erreurs successives, en se mettant dans des situations handicapantes, mais dans une ambiance plaisante, parce qu’il y a déculpabilisation de l’erreur. On développe des muscles, des réflexes, qui font que le jour où cette situation survient, on saura faire, parce qu’on aura essayé. Chez les primates, le jeu est aussi utilisé pour résoudre des conflits ou sortir de situations fermées. Bref, c’est un outil merveilleux pour apprendre le lâcher-prise, la bienveillance, la résilience et se dire "ce n’est pas si grave, on ne va quand même pas couper la relation pour si peu".

Pratiquer la "youpisation"

Comment amenez-vous les gens à "développer la meilleure version d’eux-mêmes" ?

Nous les plaçons dans une sécurité psychologique, une situation de bienveillance, à partir desquelles ils peuvent lâcher prise, aller identifier leurs comportements ("Ai-je une bonne écoute ? Dans quelle mesure j’accepte les idées de l’autre ?") et prendre conscience de leurs forces pour ensuite développer cette meilleure version.  C’est vraiment une connaissance de soi qui permet d’agir en confiance. Nous mettons en lien ces compétences comportementales avec des savoir-faire très précis : quand on n’est pas bon en écoute, que peut-on faire ? Tout simplement, se taire pour écouter la réponse de l'autre. C’est hyper concret !


Vous le dites, vous ressentez une soif de joie chez les gens ?

C’est très important. Nous le voyons quand nous arrivons dans les entreprises : au départ, les gens sont parfois un peu tendus, se demandent quelle est cette lubie de la direction. Et puis après les 5 premières minutes, les premiers rires fusent, on sent un soulagement, un "ah, enfin !". Nous les encourageons à maintenir cet état d’esprit. 


Il faut savoir que notre esprit est naturellement tourné vers le négatif, à voir ce qui ne va pas. Alors qu’en fait, il faut arriver à lâcher prise pour laisser venir ce qui vient, voir comment dans une situation je vais pouvoir accepter l’autre… Cet état d’esprit apporte beaucoup d’apaisement. Cela se travaille. Par exemple, pratiquer la "youpisation", c'est-à-dire prendre le temps de célébrer ce qu’on a fait. 

En vidéo

Théâtre : Sur scène ou en entreprise, l’improvisation ne fait plus seulement rire

Ce que l’entreprise nous demande n’empêche pas de le faire à notre manièreAude Diano

Mais justement, peut-on vraiment être soi-même en entreprise ?

Oui. Il y a deux choses : le rôle que vous avez (chef de projet, manager d’équipe, directeur commercial...) et la manière dont vous incarnez ce rôle -au théâtre, il s'agit de "trouver son personnage dans le rôle". Par exemple, Richard III va être joué de différentes façons suivant les interprètes. L’idée, en se connaissant bien, est donc de faire émerger son personnage dans le rôle : être soi-même tout en donnant le meilleur. Et l’impro est magique en ce qu’elle fait tomber les inhibitions ou le besoin de bien paraître que nous pouvons avoir auprès de nos pairs. Ce que l’entreprise nous demande, ce que le rôle nous demande, n’empêche pas de le faire à notre  manière.  


> "Explorez vos talents, révélez la meilleure version de vous-même grâce à l'impro !", de Aude et David Diano, aux éditions ESF Sciences humaines, 24 euros.


> Des après-midis d’initiation à l’impro gratuites sont proposées et ouvertes à tous, pour tester la méthode : impro2.fr/apres-midi-decouverte

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