Quand un métier vous casse : "Trop de pression, pas de moyens", comment Mathilde, infirmière, a changé sa vie

Open-space

TÉMOIGNAGE - Mathilde est infirmière. Il y a deux ans, elle a craqué et décidé de rendre son uniforme. Elle a publié un message Facebook pour alerter sur les conditions de travail. Aujourd’hui, elle sort un livre. Elle raconte.

Ce fut la journée de trop. Une journée qui ressemble à toutes celles vécues avant. Qui ressemble à une perpétuelle course contre la montre. C’était le 27 décembre 2017. Ce jour-là, Mathilde a craqué. Elle est infirmière, en maison de retraite. Elle est jeune, 24 ans. Mais elle n’en peut déjà plus.

Ce 27 décembre, elle poste sur Facebook un cri : "Je rends mon uniforme !" Elle raconte dans une courte vidéo l’épuisement causé par la charge de travail, les relations déshumanisées. Son post est partagé 20.000 fois, suscite des milliers de commentaires.

C’était il y a deux ans. Aujourd’hui, elle vient de sortir un livre, "J’ai rendu mon uniforme" (éditions du Rocher), dans lequel elle raconte l’envers du décor, la "vraie vie des Ehpad". Et les conditions de son travail, loin de ce qu’elle avait imaginé. Et comment cela l'a atteint. Car derrière le débat sur les moyens affectés à la santé, il y a son histoire, à elle.

On est comme dans une cocotte-minute- Mathilde Basset

"J’ai choisi de travailler en Ehpad parce que je voulais accompagner au quotidien les personnes soignées. A mon sens, dans ce métier, le contact humain et l’aspect relationnel sont primordiaux", explique à LCI Mathilde Basset. "Et je me suis aperçue qu’on ne pouvait pas répondre aux besoins des personnes accueillies. Que j’étais incapable de faire mon métier correctement, que je courrais partout, tout le temps." 

La pression, l'urgence, le sous-effectif, le travail bâclé, malgré soi. "On doit faire vite, on ne respecte pas les protocoles, on ne respecte pas les gens", raconte-t-elle. "Je me suis vue distribuer des médicaments à la va-vite, sans vérifier les prescriptions, en me disant que je vérifierais après. Sauf que j’ai bien failli me tromper un jour. Heureusement que la dame concernée avait sa tête, parce que moi, je n’avais plus la mienne", admet-elle. 

95 résidents par infirmière

Mathilde parle de situations où une infirmière doit gérer  95 personnes ; où, parfois, des personnes embauchées pour des services techniques sont appelées en renfort pour faire des toilettes ; où il faut choisir les tâches entre privilégier la toilette du résident ou nettoyer sa chambre. "On est comme dans une cocotte-minute."

Et ce cercle vicieux du sous-effectif avec les collègues qui s’épuisent, et qui pour récupérer, se retrouvent en arrêt maladie. Résultat : les autres supportent cette charge de travail accrue. Mais parfois, avec des "attitudes qui ne sont plus vraiment soignantes". Elle-même se voit craquer. "On se dit que ça va le faire, et en fait le quotidien nous rattrape, et quand on a déjà 8 heures de boulot dans les pattes, à essayer de pousser des chariots lourds, et essayer de se rendre  dans la mesure du  possible disponible pour tout le monde, sans jamais l’être de manière totalement authentique"... 

S’asseoir un quart d’heure au bord d’un lit, ce n’est pas remboursé par la Sécu- Mathilde Basset

Elle a pourtant connu, au fil de ses CDD, quelques bonnes situations. Preuve que tout est question de priorités, et d’organisation  du travail. "Dans cette Ehpad, dans le Morbihan, il y avait des choix managériaux de la direction, qui organisait la question des soins autour du résident. On s’adaptait à son rythme. On ne les levait pas à 7 h, à les dérégler, pour des problèmes logistiques."

Mais Mathilde, ce 27 décembre 2007, en est là : au quotidien, une "sensation terrible de frustration et de mise en échec, qui m’a décidé à couper court, et poster ce message. Je ne voulais pas cautionner ça". A titre personnel, elle est épuisée professionnellement. Dégoûtée, attristée par le décalage entre la théorie et de la réalité. "Pendant nos études, on nous incite à la coordination  entre les services, au relationnel. Et on s’aperçoit que non, la coordination, c’est quand on a le temps, et le relationnel, on fait une croix dessus. On privilégie plutôt les soins tarifés. Parce que s’asseoir un quart d’heure au bord d’un lit, ce n’est pas remboursé par la Sécu."

Lire aussi

Pourquoi devrait-on laisser le métier se ternir ?- Mathilde Basset

Mathilde a arrêté de travailler le 4 janvier 2018. Elle a remisé son uniforme. Au début, elle a pensé que son cri d'alerte l'avait "grillé" dans le métier. Mais elle a retrouvé du travail, dans un secteur voisin : en psychiatrie. "C’est un travail où le soin relationnel est au cœur du métier", dit-elle. "Je n'ai plus de blouse, mais j’ai un vrai confort : je suis autonome, c’est très épanouissant."

Au niveau plus global, son message Facebook interpellait la ministre de la Santé. De ce côté-là, elle estime que rien n’a vraiment changé. "Ce livre, c’est un appel du pied, à tout un chacun, pour montrer l’envers du décor, montrer ce qu’il peut se passer dans la tête des blouses blanches, questionner autour du vieillissement. On est tous concernés."  Car Mathilde Basset est pleine d’espoir et d’ambitions pour faire changer les choses. "Pourquoi devrait-on laisser le métier se ternir ?", lance-t-elle. "Ce qu’on apprend dans les études donne envie d’aller vers ce métier. Pourquoi n’envisagerait-on pas de retrouver un peu l’application de ce qu’on apprend, plutôt que faire avec les moyens du bord en permanence ?"

> "J'ai rendu mon uniforme", de Mathilde Basset, aux éditions du Rocher.

Lire et commenter