"Cela nous met en état de tension et de stress" : connaissez-vous le vrai impact du bruit au travail sur votre santé ?

"Cela nous met en état de tension et de stress" : connaissez-vous le vrai impact du bruit au travail sur votre santé ?

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CHUT ! - Les 2e "Rencontres Bruit et Santé", organisées ce mercredi à Paris sous l'égide du Conseil national du bruit et des ministères du Travail et de la Santé, font le point sur l'impact du bruit au travail. Entretien avec René Gamba, président de la commission technique au Conseil national du bruit.

L’événement était en surbooking. Preuve que le sujet intéresse. Les 2e "Rencontres Bruit et santé", organisées ce mercredi à Paris sous l’égide notamment du ministère du Travail et du Centre national du Bruit, ont pour thème cette année le bruit au travail. Qu’elles travaillent dans un restaurant, en usine, dans des bureaux ouverts, des millions de personnes sont en effet affectées par ces "ambiances sonores".  


Certains secteurs sont-ils plus touchés ? Le bruit au travail a-t-il augmenté au fil du temps ? Quels sont les risques pour les collaborateurs ? René Gamba, président de la commission technique au Conseil national du bruit, nous décrypte le problème et ses enjeux. 

LCI : L’engouement pour les sujets autour du bruit au travail traduit-il une hausse du problème ? Ou plutôt une prise de conscience d’un problème ancien ?

René Gamba : Les deux. Si l’on parle du problème lui-même, indépendamment de sa prise de conscience, je ne suis pas sûr qu’il y ait une hausse. J’évolue dans ce secteur depuis 50 ans : la dimension sonore est partout. Elle peut être à la fois agréable et/ou bienfaisante, ou désagréable et/ou dangereuse. Les problèmes de bruit sont inhérents à toute situation. 


Mais la prise de conscience a beaucoup évolué en fonction des périodes. Jusqu’à la fin des années 1970, travailler était l’équivalent de souffrir, de s’abîmer. C’était une époque où les tisserands finissaient sourds comme des pots. Nous sommes alors rentrés dans une culture de la prévention, on s'est mis à porter casques et chaussures de chantier. Dans les années 1980, le bruit a été la première maladie professionnelle en France, la surdité professionnelle représentant 25% des reconnaissances. Ce n’était pas anecdotique. La désindustrialisation a fait que les situations les plus dangereuses pour l’oreille ont désormais disparu. Les pics de surdité n’ont cependant pas disparu, ils sont simplement moins nombreux. L’actuel Code du travail prévoit qu’on doit évaluer l’exposition sonore des travailleurs. Mais cela reste relativement théorique.

Les effets du stress inhibé

Quelles conséquences le bruit a-t-il sur les salariés ?

Une partie risque pour l’oreille -la surdité-, mais aussi une partie risque pour la santé. Et là, les effets sont clairement méconnus car les conséquences sont sur le long terme. Pour bien comprendre, il faut rappeler l’importance de l’audition. C'est une aide très précieuse, voire vitale. Par exemple, quand on commence un nouveau travail, notre oreille va apprendre à reconnaître les lieux, en sélectionnant les bruits utiles des nuisibles. Cette phase d’apprentissage dure deux ou trois semaines, au bout de laquelle notre oreille a constitué une base de  données qui nous permet de conduire notre activité, prévenir les aléas et les compenser. 


Mais quand nous sommes privés de cette faculté – comme lorsqu'on vient vous rajouter un bruit inutile masquant les signaux utiles-, nous sommes pris au dépourvu. Notre corps va alors dérouler une programmation innée, pour les situations d’urgence. Sauf que ce mécanisme de défense fonctionne en situation d’urgence physique. Lorsque c’est uniquement mental, c’est contre-productif : cela nous met en état de tension, de stress. Et quand cet état dure trop longtemps, il a des conséquences sur la santé : perte de sommeil, anxiété, hypertension, ulcères ou hémorragies intestinales. Cela a aussi des répercussions sur le travail, aussi bien en qualité qu'en quantité. Une étude de l’Ademe (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie) a chiffré le coût social du bruit à 57 milliards d’euros chaque année. C’est à mon sens largement sous-estimé. La réalité serait plutôt trois fois plus. 


Certains métiers sont-ils plus touchés que d’autres ?

Tous les ans, sortent plusieurs enquêtes. Ce qui est frappant, c'est que tous les résultats convergent. Sites industriels, secteur tertiaire, hôpitaux, bureaux, ouvriers, cadres : tout le monde dit souffrir du bruit. Que la personne soit dans un atelier, en train de réparer des glissières d’autoroutes ou installée dans un bâtiment dit tertiaire, elle souffre régulièrement de niveaux d’exposition élevés, dangereux pour l’oreille. Or les gens n’en ont pas conscience, car ce sont des bruits à l’origine desquels ils sont, qui font partie de leur activité. Et mon bruit à moi ne me dérange pas. Résultat : on ne se rend pas compte tout de suite des conséquences.

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Ces innovations permettent de réduire le bruit

Les open-space visent deux objectifs contradictoires : être ensemble et ne pas se dérangerRené Gamba

Quelles solutions peut-on trouver pour diminuer ce bruit ?

Dans le secteur tertiaire, par exemple avec les open-space, on vise deux objectifs contradictoires : tout d'abord, être tous ensemble pour profiter tous des informations en direct et être entraînés dans un même élan. Sauf qu’en fait, nous sommes plutôt dérangés, presque aussi souvent que nous captons des informations intéressantes. Donc toute l’astuce est de privilégier l’audition des sources qui sont près sur celles qui sont loin. L’hypothèse de base est en effet que les signaux utiles, vous les échangez avec les gens avec qui vous êtes en interaction directe. L'une des techniques de réduction du bruit est donc de combiner de l’absorbant dans le local. Cela permet de diminuer la propagation du son, mais aussi de travailler sur l’aménagement des bureaux lui-même. 


Mais les entreprises ont-elles toutes le luxe de ce genre de réflexion ?

Ce n’est pas une question de luxe, c’est du basique. Mais en effet, beaucoup de projets se font sans que l’on se soit posé la question. Dans les autres, on se pose question, mais on y répond de travers. Un exemple de bêtise courante : j’avais travaillé pour une très grosse boite internationale, avec des agences partout dans le monde. Ils avaient voulu investir sur une étude assez complète pour leur premier centre, puis le recopier pour les suivants. Nous avions notamment réfléchi au plafond blanc absorbant, à la disposition très précise du mobilier en fonction des interactions des gens. Ils ont été très contents de la première agence. Mais quand ils ont reproduit le schéma dans les autres centres, ils ont mis les mêmes chaises, les mêmes tables ou un plafond blanc. Et se sont étonnés de ne pas avoir les mêmes résultats. Sauf qu'ils ne se sont pas posé la question de la matière du plafond ou de la disposition précise des meubles.


Au final, le bruit, ou plutôt la dimension sonore, est un aspect souvent oublié ou négligé. Et même dans son traitement, on oublie aussi l'aspect du signal sonore utile. Cela compromet un certain nombres de solutions mises en place. En conclusion, il faut rendre perceptible le bruit utile et diminuer les bruits désagréables.


> Les 2e rencontres Bruit et santé, sur le site du ministère du Travail.

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