"Cela permet de s'en occuper à deux" : et si les pères avaient (bien) plus de congés à la naissance de leur enfant ?

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TÉMOIGNAGES - Le groupe de luxe Kering vient d’annoncer qu’il accorderait à partir de 2020, au niveau mondial, un minimum de 14 semaines "rémunérées à 100% pour le congé maternité, paternité, adoption ou partenaire". En France, quelques entreprises ont déjà mis en place des mesures semblables pour le conjoint. Qu'est-ce que cela donne ? LCI a posé la question à ceux qui en profitent.

C’est peu dire que le sujet mobilise. Intéresse. Passionne. C’est peu dire que les commentaires ont afflué sous notre appel à témoignages lancé sur Facebook. La question du congé de paternité, qui concerne le conjoint à la naissance d’un enfant, mobilise. 

Il y a quelques jours, le groupe de luxe Kering a notamment annoncé qu’à compter du 1er janvier 2020, l'ensemble de ses collaborateurs dans le monde se verrait offrir "un minimum de 14 semaines rémunérées à 100% pour leur congé maternité, paternité, adoption, ou partenaire", à prendre "dans les 6 mois qui suivront une naissance ou adoption". Une mesure appelée congé de "parentalité", car elle s’adresse au conjoint, indépendamment de toute orientation sexuelle du salarié.

Le papa n'a que 15 jours pour créer sa place de toute une vie. C’est tellement court- Anaïs, jeune maman

Rappelons qu'en France, si la femme a droit à 16 semaines de congé maternité, le conjoint est moins bien loti : la loi lui donne droit à un congé de naissance de trois jours (souvent étendu à cinq jours par de nombreuses sociétés) et à un congé de paternité de 11 jours calendaires consécutifs. Bien court, pour certains, quand le conjoint doit reprendre le travail, alors que l'enfant est de fait en très bas âge.  Vu de Facebook, la nouvelle annoncée par Kering fait en tout cas des envieux. " 11 jours, c'est trop court pour les papas", écrit Mathilde sous notre appel à témoins. "On attend cet événement pendant 9 mois. Et la maman n'a pas le temps de se remettre que papa repart déjà travailler. 14 semaines seraient méritées, pour eux comme pour nous." Anaïs confirme : "Je suis pour à 100%. On crée un lien en passant du temps. Or, le papa n'a que 15 jours pour créer sa place de toute une vie. C’est tellement court."

"Cela me paraît juste normal, cet enfant, on le fait à deux ", commente pour sa part Marie (nom changé), qui attend sa seconde fille et se décrit comme "une future maman qui espère qu'un jour la mentalité sur la place du papa change totalement. Il y aurait sans doute moins de baby blues et de couples en difficulté car le père doit retourner travailler et s’en veut de ne pas être là…"  Elle se rappelle en effet de l’arrivée de son premier enfant. De la difficulté pour son compagnon de repartir au boulot. "Ce fut une torture pour lui de nous laisser. Ce n’était pas naturel car il avait l’impression de ne pas profiter de sa fille et de ne pas être présent pour moi."  Du coup, et comme dans sans doute beaucoup de cas, le père aide comme il peut en rentrant du travail, en donnant un biberon sur deux la nuit. "Il enchaînait donc nuit courte, départ à 6h30 pour aller au travail et revenait à 19h le soir. Ereintant". 

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Cela permet de décomplexer le sujet : la parentalité fait partie de la gestion d’une carrière- Sylvie Chartier, directrice Bien-être et inclusion chez Aviva

Place du conjoint auprès de l’enfant, soutien à la maman… De plus en plus, les entreprises commencent à se pencher sur le sujet. De grands groupes, comme Microsoft, Netflix, Ikea ou Ubisoft octroient ainsi déjà des congés supérieurs à la loi. En France, Aviva, groupe d’assurances, a été l’un des premiers à instaurer, en novembre 2017, un "congé de parentalité" de 10 semaines. "Notre démarche ne sort pas du chapeau", explique à LCI Sylvie Chartier, directrice Bien-être et inclusion. "Nous sommes engagés depuis longtemps dans cette démarche d’inclusion autour des sujets de parentalité, mais aussi LGBT ou handicap. Le monde évolue, la société évolue, nos collaborateurs ont des attentes qui évoluent et nous estimons que nous devons être là pour accompagner leur évolution." L'objectif de ce congé de parentalité est donc d'abord de répondre aux équilibres de temps vie privée-vie professionnelle et aux "nouvelles formes de famille" : "Accueillir un enfant est un moment important. Nous avons une vie de parent et nous voulons que le collaborateur puisse être présent à ce moment."

Mais l'enjeu est aussi bien plus large : l'idée est de travailler les biais et les stéréotypes en matière d’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes. "A compétences égales, il peut être tentant de privilégier une candidature masculine, sans que cela soit forcément conscient", admet Sylvie Chartier. "Cela permet donc décomplexer le sujet : la parentalité fait partie de la gestion d’une carrière. Un homme, ou une femme, peut partir quelques semaines, on peut s’organiser et tout va bien !" La première année, 60% des collaborateurs concernés ont utilisé le dispositif. Cette année, ils sont 80%. "Nous sommes contents de voir cette évolution", se réjouit la directrice. "C'est un changement important dans les mentalités et il faut toujours du temps pour que les gens s’approprient." Surtout, cette mesure semble tout bénéf' pour le groupe : "Chaque secteur d’activité est évidemment spécifique", estime Sylvie Chartier. Mais nous pouvons témoigner de l’efficacité du dispositif en matière de fidélité, de recrutement ou de marque employeur !"

On est hyper serein, hyper heureux de voir son enfant grandir, hyper content de retourner au boulot- Emmanuel, employé chez Aviva

Emmanuel Pujol, à la tête de la communication digitale d’Aviva, vient justement de profiter de la mesure. Il est arrivé dans le groupe en octobre 2018. "Pendant l’entretien de recrutement, mon manager m’avait parlé de la mesure et je savais qu’il en avait profité", raconte-t-il. "Sans être un argument-clé, cela avait raisonné dans un coin de ma tête. Je me disais : 'l’entreprise se soucie de mon bien-être, je peux me sentir bien ici'". Et deux semaines avant qu’il ne prenne son poste, sa compagne lui annonce qu’elle est enceinte. "Evidemment, au bureau, tout le monde m’a fait la blague 'ah, t’as bien calculé ton coup'. Mais en fait, j'ai été félicité, on me disait que j’allais bien profiter", se souvient-il. 

A la tête d’une équipe de 7 personnes, Emmanuel doit donc gérer rapidement sa propre absence. "Nous avons organisé les priorités, avons fait monter en compétence des collaborateurs pour qu’ils puissent assurer mes missions", souligne-t-il. Quand sa compagne accouche, il prend trois semaines, revient un peu au travail et repart 5 semaines. Aujourd'hui, il a encore droit à deux semaines, qu’il va poser quand elle retournera au boulot à son tour. "Tout d’abord pour qu'elle puisse reprendre sereinement sans avoir à courir à droite à gauche", avance-t-il. "Cela va aussi me permettre d'être seul avec ma fille, d'avoir une relation individuelle avec elle." Et il voit déjà tous les bénéfices par rapports aux amis lotis de leurs 11 jours : "Bien sûr, ils arrivent toujours à s’organiser, certains posent des congés payés. Mais l’avantage est évident : on est hyper serein, hyper heureux de voir son enfant grandir puis hyper content de retourner au boulot parce qu’on sait que ça s’est bien passé !" 

Ce temps permet, aussi, de trouver sa place dans cette nouvelle famille. "C'est vraiment une prise en charge à deux. On s’épaule, on découvre en même temps", raconte Emmanuel. "C’est top pour la maman, qui n’est pas seule à gérer face à un papa frustré de ne pas avoir vu le premier sourire, le premier biberon", note-il. "Et c'est aussi une prise de conscience de cette charge mentale. Quand il faut reprendre le travail, on sait ce que c’est. Je n'aurais peut-être pas autant aidé le soir quand je rentre parce que je ne me serais pas rendu compte de ce que c'est qu'un enfant à temps plein en le voyant seulement 10 jours."

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