"La plus grande souffrance de ma vie" : Marie, ex-commerciale, raconte le cauchemar des team-buildings

"La plus grande souffrance de ma vie" : Marie, ex-commerciale, raconte le cauchemar des team-buildings
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TÉMOIGNAGE – Au début du mois, la confirmation par la justice du licenciement d’un manager après un team-building au cours duquel des salariés devaient marcher sur du verre pilé a mis en lumière ces séminaires pratiqués par les grandes entreprises. Elles sont nombreuses à vouloir ainsi faire "se dépasser les salariés", à "créer du lien", instaurer une culture de groupe. Mais jusqu’où ? Marie, 41 ans, nous raconte son expérience en tant que commerciale dans un laboratoire pharmaceutique.

 "C'était une réunion régionale qui durait 3 jours. Le premier soir, grosse fiesta avec alcool à gogo, je vois tout le monde se mettre un peu chaos. J’étais jeune, je venais d’arriver, je regardais ça un peu de loin. Tout le monde me charrie en mode 't'es nulle, tu ne bois pas, pourquoi on t’as recrutée ?'. Je vais me coucher. Et au milieu de la nuit, un raffut pas possible. Je vois débarquer dans la chambre que je partageais avec une collègue notre directeur commercial, nu, un autre directeur et un délégué, nus eux aussi, criant "oh les filles, c’est la fête, réveillez-vous !" Ils s’étaient amusés à piquer les doubles des clés à la réception et avaient fait le tour de toutes les chambres..."

C’était, il y a 15 ans, l’un des premiers séminaires auxquels a participé Marie*, 41 ans aujourd’hui. Elle venait d’intégrer un grand groupe vétérinaire français. Marie est commerciale, adore son boulot, gère tout de même 4 ou 5 départements. Très prenant : "On est beaucoup sur la route, on fait des métiers stressants. Et quand on est à la maison, il faut repartir en séminaire, ou en activité à droite à gauche pour le laboratoire." Dans cette société, des séminaires et team-buildings, il y en a très souvent. "A l’époque, on avait tellement de produits qui se renouvelaient constamment qu’on partait toutes les six à sept semaines pour se former. On se retrouvait aux quatre coins de la France, les commerciaux, la direction marketing, les chefs de produit, les directeurs..." Et à chaque fois, c’était la "chouille."

Tu es forcément mis à l'écart si tu ne rentres pas dans ce moule de culture d’entreprise officieuse- Marie, commerciale

Marie, elle, n’aime pas tellement ces "orgies phénoménales". Alcool, dérapages plus ou moins consentis, relations extra-conjugales, elle voit de tout. "Je ne suis pas la dernière pour rigoler, mais il y a un juste milieu : on est au boulot, pas avec nos amis", dit-elle. Mais la jeune femme prend ces excès avec recul, fait la part des choses. Sauf que ne pas suivre les autres, ça se paie. "Si tu n’as pas fait la soirée jusqu’à 6 h du mat', tu es montré du doigt comme un 'looser'. Et le lendemain, tu n'as rien à partager avec ceux qui se racontent leur "biture party". Tu es forcément mis à l'écart parce que tu ne rentres pas dans ce moule de culture d’entreprise officieuse."

Alors oui, avec ces séminaires, Marie a découvert des endroits fabuleux, est partie en voyage au bout du monde, en Estonie, au Sénégal, dans les Alpes, à Cannes, dans des hôtels 5 étoiles. Mais ce qu’elle n’aime pas, c’est ce côté "forcé". Cette injonction à s’aimer les uns les autres, cet esprit "corporate" à tout crin. Elle évoque avec ironie ces team-building "plutôt sympas" dans les capitales européennes : "On nous mélange en groupes, on nous colle une petite valise GPS, et là on va, comme des moutons, de droite à gauche, répondre à des questions. Il fait moins  40, on y va et on fait semblant d'être super contents, motivés, on bosse pour la boîte la plus belle du monde et c’est trop bien !"

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On nous dit qu'il faut se dépasser, et on nous invite à marcher pieds nus sur du verre pilé- Marie, commerciale

Parfois, ce sont des activités sportives "un peu plus que recommandées". Et parfois du grand n'importe quoi. Comme cette épreuve de verre pilé, "le grande truc en ce moment" : "C'était en fin de journée, juste après une formation. Un intervenant arrive, nous dit que personnellement et professionnellement, il faut toujours se dépasser, surmonter ses peurs. Il nous apporte un grand tapis avec du verre pilé. Et un par un, on doit passer, pieds nus. Le tout sous les yeux du grand directeur France, qui ne sait au fond pas vraiment qui on est, mais nous regarde comme un gourou." Elle se souvient d'avoir eu "un peu d’appréhension" : "Tout le monde vous scrute. Mais quand c’est passé on se dit 'bon,  la journée est finie', on peut remonter dans notre chambre, et à plus tard pour le dîner !". La libération.

Car derrière l’aspect ludique ou détente, la pression est là, bien réelle. Marie se souvient encore de ce moment "horrible et affreux" lors d’un week-end à Millau sur un des plus gros parcours accrobranche d’Europe. "On emmenait des clients pour un week-end de jeux sportifs, le labo avait prévu trois jours d’activités. J’avais fait signe à des clients très sympas", explique-t-elle. "Sauf que quand je vois le parcours, je dis à mon chef : 'ça ne va pas être possible, j’ai le vertige, je ne peux pas'. Il me répond : 'Marie, c’est le business. Tu as ramené tes plus gros clients, tu ne vas pas commencer à faire ta c…. Alors tu la fermes, et tu y vas si tu veux continuer à faire du chiffre d’affaires'. Je n’ai pas eu le choix. Je suis restée accrochée à mon guide durant tout le parcours, à fermer les yeux, tétanisée. J'étais blême, à en vomir. J’ai mis deux jours à m’en remettre. Cela a été la plus grande souffrance de ma vie."

Tu n’es rien, juste un numéro qui rapporte de l’argent- Marie, commerciale

Le voilà, l’envers du décor : le chiffre. Marie l’a bien compris : "Tu n’es rien, juste un numéro qui rapporte de l’argent. On vous rebooste pour faire du chiffre. C’est comme ça pour beaucoup de boîtes, ce n’est pas caché." Car Marie a vite quitté ce laboratoire, débauchée par le concurrent, plus gros. Mais si les team-buildings y sont moins récurrents, le fond du tableau est le même. "D'un côté on nous cire les pompes, on vous dit 'c'est trop génial, vous êtes les plus beaux, les plus forts', tout ça sur fond d’alcool, et de l’autre on nous force à faire des choses", analyse-t-elle.

Manière aussi d'acheter la reconnaissance éternelle du salarié. "Ils le mettent en position d’être redevable", estime Marie. "On vous dit 'tu te rends compte de la chance, tu as vu ce qu'on t’offre ?' Alors oui, on a les plus beaux palaces, mais on bosse toute la journée, on n’a pas le temps d’aller au solarium ni à la piscine. Et le soir, il faut aller danser, dire qu’on est trop content de bosser pour cette boîte. Et on vous force à essayer de créer des liens, quitte à foutre votre vie en l’air." Ce façonnage de la culture d'entreprise, à force de caresses à l'ego et de paillettes, c'est aussi une manière de combler un vide selon elle : "Au final, c’est nous qui sommes sur le terrain à transpirer et courir dans tous les sens, parce qu'ils ne mettent pas les moyens qu’il faudrait. Donc un petit séminaire dans un hôtel 5 étoiles que vous ne pourriez pas vous offrir, à l’autre bout du monde, ce n’est pas cher payé." 

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Les stages de "team-building" se démocratisent en France

Marie a rencontré son mari dans son travail. A soigneusement séparé vie privée et professionnelle. Et continué à prendre du recul sur ce qu’elle vivait, cette volonté des entreprises d’avoir des salariés aux ordres, corps et âme. Il y a deux ans, elle s’est reconvertie. Sans regrets, ou presque. "J'ai adoré mon métier avec mes clients, c’est surtout avec eux qu’on vit", dit-elle, se rappelant aussi "de bons fous rires et de supers dîners" lors de certains séminaires. Mais elle était "fatiguée de la pression commerciale : on vous demande toujours plus, et quand on fait plus, ce n’est jamais assez. A un moment, on ne peut plus." Marie est devenue professeur des écoles. Un métier où elle est assurée de ne pas connaître de team-building.

* Le prénom a été modifié

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