"De discrète, je suis passée à 'elle cache des choses'" : que faut-il partager de sa vie privée au travail ?

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COACH – L’entreprise nous pousse parfois à mélanger notre vie privée et notre vie professionnelle. A se confier aux collègues, voire aux supérieurs. Mais parfois, cela se retourne contre nous. Entre le trop prolixe et le trop mutique, l’équilibre est précaire. Comment agir ?

"Je reste convaincue que c'est la pire des choses à faire." "A l’heure d’embauche, je laisse mes émotions à la maison." "J’ai toujours compartimenté mon travail et ma vie privée." "J’ai eu très peu de véritables amis dans le cadre de ma vie professionnelle. Maintenant qu'elle s’achève, je suis bien content d’avoir cultivé un jardin différent avec mes passions et mes vrais amis."

A la question "Faut-il parler de sa vie privée au travail, tout partager, se confier aux collègues ?", sur le papier, tout le monde est d’accord : il faut seg-men-ter ! Et donc ne pas tout raconter. Sauf que, dans la pratique, l’entreprise est un lieu de lien social où les relations informelles ont leur importance. Et il faut bien justement, un peu, se raconter.

Quand une confidence vire au cauchemar

Avec le risque, parfois, que cela ne se retourne contre le salarié. Voire ne vire au cauchemar. Carole, en CDI, a ainsi vu des confidences, faites à des collègues qu’elle considérait pourtant comme des amies, "dévoilées, hors contexte, et utilisées" contre elle. "Mon enfance à la Vipère au poing que l'on me ressort en réunion devant tout le monde en s'en servant pour expliquer quelque chose sans rapport. Douleur et humiliation", raconte-t-elle à LCI. C'est, aussi, un voyage en Finlande, en mode baroudeur, raconté à ses collègues féminines, qui se "transforme en soupçon de 'puterie'". La raison : "Selon elles, mon Smic ne me permettait pas un tel séjour car elles-mêmes n'en n'avaient pas les moyens financiers. Or prendre un billet des lustres en avance et dormir dehors coûte peu. En face, elles avaient enfants, propriété et voiture, et moi non." 

Outre les collègues, les embrouilles peuvent aussi avoir lieu… avec un supérieur. Dont on pense que lui révéler certains aspects de sa vie privée peut susciter l’empathie ou, du moins, une certaine compréhension. Raté. Elise* se souvient ainsi : "Une cheffe de service m'avait demandé si je voulais des enfants. Je lui avais répondu : 'Pas pour le moment'. En réunion, cette cheffe dit : 'Bon, on peut mettre Carole en réserve tous les 25 décembre  puisqu'elle a pas d'enfants et n'en veut pas. Votre égoïsme nous arrange Elise !' Depuis, je hais les réunions."

Il faut qu’il y ait une histoire car s’il n’y en a pas, les autres vont la créer pour vous- Valérie Moissonnier, coach de dirigeants

Devenue plus méfiante, Carole s’est retranchée dans un mutisme sec. Entre ses vie privée et pro, elle a bâti un mur "en béton armé".  "Je ne supporte plus aucune question. Et si je n'ai pas le choix, je mens, tout en restant crédible", raconte-t-elle. Mais là encore, ce "non-partage" joue contre elle. "Cela n'a pas empêché certains d'inventer, de supposer". Par exemple : "'Qu'as-tu fais durant tes congés ? Je suis restée chez moi', cela ne repaît personne. De discrète, je suis donc passée à 'elle cache des choses'. Un enfer !". Mais elle ne veut pas céder. "La plupart des gens ne posent des questions que pour vous 'identifier' et non pas par intérêt réel", estime-t-elle. Elle a payé ces rapports d’une dépression. 

Bref, entre le trop en dire et le pas assez, l’équilibre est ténu… et dangereux. Car les rapports au travail se mêlent de curiosité, d'intégration, de rumeurs inévitables, voire de jeux de pouvoir ou d'influence. Que faire ? Comment faire ? "Il y a deux niveaux", préconise à LCI Valérie Moissonnier, coach de dirigeants et cofondatrice de l’Institut de self-coaching. "Tout d'abord, il faut parler de sa vie privée. Il ne s’agit pas de s’étendre, mais simplement dire 'je vis en couple, j’ai des enfants'." Pourquoi ? Pour poser un cadre. "Vous allez passer beaucoup de temps avec les gens de l’entreprise et avec votre équipe", poursuit la coach. "Si vous ne dites rien, ils chercheront à savoir. Et moins on en dit, plus les gens se creusent la tête dessus. Mieux vaut en dire le minimum, en choisissant ce qu’on va dire, ce qu’on a envie de dire. On entend beaucoup parler de storytelling. C'est un peu cela : il faut qu’il y ait une histoire, car s’il n’y en a pas, les autres vont la créer pour vous."

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Vie privée et vie professionnelle : où est la frontière ?

Observer, s'adapter

Mais dire les choses, c'est aussi prendre le risque que tout soit analysé, décortiqué. "La seconde étape est d’avoir une intelligence de la situation", poursuit Valérie Moissonnier. "Qu’est-ce que je raconte, en fonction de la confiance que je place en chacun ? Est-ce que je dis que je suis partie aux Etats-Unis pendant quatre semaines ? Mais après tout, est-ce que je suis partie en camping ou en hôtel 4 étoiles ? C’est à chacun de déplacer le curseur en fonction de la personne à qui il parle." Une collègue, amie que vous voyez en dehors du travail, saura sans doute savourer sans arrière-pensées le récit de vos vacances. "Mais si Duboss est idiot ou vous en veut, ou que tel(le) collègue veut votre place, pas besoin de lui raconter que vous êtes le plus heureux du monde, que vous passez vos vacances dans des hôtels magnifiques, que votre conjoint(e) à une situation fantastique". 

Une précaution résumée ainsi : "Qu’est-ce que je dis, comment je le dis et à qui je le dis. Et ne pas se lancer, tête baissée. Observer ce qu’il se passe. Observer à qui j’ai affaire, quelles sont les règles, quelle est la culture de l’entreprise."

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Le monde de l'entreprise n'est pas le monde des copains- Valérie Moissonnier, coach de dirigeants

Une précaution d’autant plus salutaire que parfois, la vie en entreprise, voire les pratiques managériales, poussent à un flou où liens hiérarchiques et marques d’amitié se mélangent. "Avant, le management tenait à distance, était très formel", rappelle la coach. "Aujourd’hui, on dit aux managers d'être plus proches de leur équipe, de fonctionner en 'management participatif'. Mais il faut faire la part des choses. Par exemple, le tutoiement brouille les frontières : ce n’est parce que vous tutoyez la personne en face de vous que c’est votre copain. Même chose avec votre collègue. Le monde de l’entreprise n’est pas le monde des copains".

Un constat valable également dans les start-up où les repères sont parfois totalement brouillés, où l'on se tutoie et fait la fête ensemble tous les soirs. "Celui qui se fait appeler CEO veut quand même que cela avance et n'hésitera pas à vous recadrer si vous faites mal votre travail", prévient Valérie Moissonnier. Une des sources du problème serait le manque de cadre. "On n’apprend pas aux managers à poser les règles d’équipe, comment on travaille ensemble, comment on communique", estime-t-elle. "Comme il n’y a pas de cadre, cela laisse tout ouvert et laisse penser aux salariés qu’ils peuvent faire ce qu'ils veulent ou parler n’importe comment à leurs responsables… C’est comme dans une famille, on doit dire quelles sont les règles".

*Le prénom a été changé

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