De la prise de décision au recrutement, comment l’IA va-t-elle changer le job des décideurs ?

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FUTUR PROCHE – Quel est l’impact de l’IA sur les entreprises ? Sont-elles prêtes ? Qu’est-ce que cela veut dire pour les leaders ? Microsoft vient de publier une étude sur la façon dont l’Intelligence Artificielle transforme le leadership dans les entreprises françaises. L’occasion d’engager le débat.

C’est un constat : l’IA est déjà là. Et une chose est sûre : elle rebat les cartes. Quel est son impact sur les entreprises françaises ? Sont-elles prêtes ? Qu’est-ce que cela veut dire pour les leaders ? Microsoft a mené une étude avec KRS Research sur le sujet, dévoilée mercredi.


"Nous assistons à une transformation culturelle dans les entreprises", commente Carole Benichou, directrice de l’entité Microsoft 365 de Microsoft France. "L’enjeu est la transformation des compétences, pour réussir à organiser cette interaction homme-machine, avec une montée en puissance des soft skills (ndlr : compétences émotionnelles). " D’après les chiffres de l’enquête, menée dans 8 pays, dont la France, auprès de 800 décideurs d’entreprises à forte croissance (c'est-à-dire à deux chiffres) et d’entreprises à croissance modérée, la prise de conscience est là : 100% des entreprises en forte croissance et 70% des autres disent qu’elles vont investir dans l’IA dans les trois ans pour améliorer la prise de décision ou développer de nouveaux services. 

Une nouvelle culture au travail ?

Ce déploiement ne se fera pas sans impact : 43% des leaders en France pensent que l’IA fera émerger une nouvelle culture du travail. L’IA serait donc un réel atout en terme de compétitivité pour les entreprises, mais transformerait aussi le rôle des décideurs.  "Le premier usage que les entreprises voient dans l’IA est celui d’un outil d’aide à la décision : comment s’assurer, dans le flot de data auquel elles sont confrontées, qu'elles prennent  les meilleures décisions ?", décrypte Carole Benichou. "Aujourd’hui, les leaders sont dans un rôle de gestionnaire. En étant accompagnés sur l’aide à la prise de décision, ils vont regagner du temps et le réinvestir demain dans un leadership empathique, plus émotionnel et plus social." 

Le numérique est une formidable opportunité. Mais si on s’y prend mal, cela va devenir un problèmeNicolas D'Hueppe, de Croissance Plus

Bienvenue alors dans le monde merveilleux du travail augmenté ? Avec un patron bienveillant, des décisions fluides et un robot en chef  ? Nicolas D’Hueppe, vice-président de Croissance Plus, un réseau de dirigeants de PME, avertit. "L’IA, on en parle au futur, mais c'est déjà une réalité : on pourrait dire qu'un bon tableur Excel, c'est de l'IA ! C'est une formidable opportunité et un levier de croissance. Mais si l'on s’y prend mal, cela va devenir un handicap dans nos entreprises."  


Fabrice Le Saché, porte-parole et vice-président du Medef, pointe d'ailleurs une situation plus nuancée que le tableau idyllique brossé par l'étude : "On ne parle ici que des entreprises à forte croissance. Ce n’est pas la réalité du pays. En France, il y a une vraie fracture territoriale". D'autant que pour lui, ce temps libéré pour le décideur ne garantit aucunement l'empathie. "Le manager va en effet devoir se transformer. Mais il doit être dans une capacité d’anticiper les besoins, de voir les formations adaptées. Il n'y a aucune garantie d'automaticité entre ce temps libéré et ce 'manager bienveillant'".

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Le DRH ne va pas disparaître, il va être "aidé", ou plutôt libéré des tâches ingratesJérémy Lamri, du LabRH

Jérémy Lamri, fondateur du LabRH, invite surtout à garder en tête la réalité, derrière les mots. "Dans la tête des gens l’IA, c’est Hollywood. Mais dans les faits, oubliez les robots qui apprennent tout seul : l'IA, ce sont plutôt des formules capables d’effectuer des opérations, des tâches répétitives". Or cette "intelligence est nourrie avec des données qu'on doit lui fournir", précise-t-il. "Cela pose d'ailleurs la question de la fiabilité de ces données, qui viennent du passé : elles doivent être exemplaires". Il rappelle l’exemple d’Amazon et de son algorithme RH qui s’était avéré être sexiste : "Parce que dans le passé, Amazon embauchait davantage d’hommes, la machine a bâti son fonctionnement dessus. La technologie seule ne fait pas le boulot. Il faut être capable de l’accompagner." 


"L'IA, c'est un eldorado à condition de maîtriser les données", abonde Nicolas D’Hueppe qui cite une consultation réalisée auprès de ses partenaires : "Sur le terrain, l’IA est déjà présent, et le questionnement est plutôt : 'comment je me forme à être différent du logiciel, comment je vais le compléter ?'" Jérémy Lamri voit aussi le nécessaire développement de ces "soft skills" : "Quand on a évacué les données, il reste des problèmes à résoudre. Interviennent alors la créativité, le travail en réseau, l'esprit critique. L’IA ne sait pas faire cela, mais peut donner des leviers.  Le DRH ne va donc pas disparaître, il va être 'aidé' ou plutôt libéré des tâches ingrates."

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La mutation va au-delà de la technologie, dans la façon de se former, de penserNicolas D'Hueppe, de Croissance Plus

Pour autant, tous estiment qu'en matière d'investissement, de formation, de "plan de guerre", la France n'est pas encore à la hauteur : "Nous sommes dans une phase de mutation ultra-profonde, qui va au-delà de la technologie, dans la façon de se former, la façon de penser", estime Nicolas D'Hueppe. Fabrice Le Saché invoque ainsi un vrai besoin de formation : "L’un des grands défis est aussi d’avoir des personnes employables sur ces sujets. Je ne me fais pas trop d’inquiétude pour les grands groupes, mais pour les PME, les TPE, les jeunes pousses… Ce sera plus compliqué."


D'autres questions, plus éthiques se lèvent : "Dans l’Histoire, nous avons eu deux ruptures, de semblable envergure : la Renaissance et la révolution industrielle", avance Jérémy Lamri. "Dans le premier cas, le progrès a donné lieu à une grande période de créativité ; dans le second, cela a mené, à l’inverse, à une automatisation des tâches." Il pose la question : si l'IA est une aide, "est-ce qu'elle va permettre de dégraisser pour être simplement plus efficient et rendre des comptes aux actionnaires ? Ces nouvelles compétences, on va aussi souvent les chercher hors de l’entreprise en faisant sortir les populations pas assez productives. Comment les aide-t-on alors à se remettre à niveau ? Il y a un vrai sujet d’accompagnement."

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