"Digital nomade" : depuis la plage, dans leur camping car, ils nous racontent la réalité derrière le cliché

Open-space

TÉMOIGNAGES - Le terme est devenu ultra-tendance depuis quelques années, véhiculant l'image d'un travailleur-baroudeur, qui, muni de son ordinateur, parvient à travailler les doigts de pied dans le sable ou assis sur la cime d'une montagne. Qu'y-a-t-il vraiment derrière cette carte postale ? Des "digitals nomades" nous racontent leur quotidien, loin des clichés.

Une photo aux couleurs fluo. Un cadre de rêve, type piscine avec bouée-flamand rose. Et, tant qu’à faire, un cocktail pas loin. Ah oui, et un ordinateur sur les genoux. Car c'est le bien idyllique bureau que c'est choisi cette conférencière, avant d'aller participer à un congrès.

Cela peut-être, aussi, la photo d’un camion, en pleine forêt, ciel bleu, légendée "Mon open-space du jour"…  

Ou encore, n'hésitons pas, le combi Volkswagen et la copine dans une posture pas du tout collègue de bureau. Passons sur les photos - un jour des pyramides, le lendemain devant la tour Eiffel, et entre les deux, des sessions de kite-surf. 

Avec des jobs comme ça, pourquoi ne pas repartir sur la route ?- Sophie Gironi, auteure du blog Gari Le Camion

Voilà, sur les réseaux sociaux, la vie d'un "digital nomade", ces travailleurs qui sortent de leur bureau et arpentent le monde grâce à leur ordi et une connexion Wifi. Le "digital nomade" est apparu  en même temps que le développement des outils technologiques. Aujourd'hui, à vue de nez d'Instagram, la pratique est en plein essor. Impossible, cependant, de trouver des chiffres. Ce que l'on sait, c'est que la figure du "digital nomade" est "hype", "trendy". Pour preuve, ces photos de vie rêvée de travailleurs partis à Bali ou Budapest, deux villes qui attirent des hordes de nomades venus profiter du cadre, des bonnes installations Wifi, de l'ambiance festive. 

Mais derrière le cliché, la réalité du "digital nomade" est un peu plus complexe. Mais tout aussi intéressante. Sophie Gironi et son mari se sont ainsi lancés, il y a un an. La famille, à la base, habite à Nice. Sophie est consultante en marketing et communication. Elle a été free-lance puis salariée en télétravail. Son mari a, lui aussi, réussi à négocier le télétravail auprès de sa grosse boîte parisienne. "On travaillait depuis notre appartement", raconte Sophie. "Mais j'ai 44 ans, lui 43. Nous avions envie de lever un peu le pied. Et avec des jobs comme ça, pourquoi ne pas partir sur la route ?" 

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Le couple achète un camping-car. Sophie "largue" son job pour se lancer dans une activité conseil en nutrition. Et les voilà partis, avec leur fille et le chat. D'abord vers Nancy, puis la Bavière, l'Autriche, avant de redescendre vers l'Italie. Cet hiver, sans doute, ils iront chercher le soleil au Portugal. "On s'organise des trips de 2 à 4 semaines puis on rentre parce que mon mari a un déplacement ou moi une formation à donner. On lance une lessive et on repart", relate Sophie. "Nous ne sommes pas totalement nomades puisque nous n'avons pas lâché notre appartement et coupé toutes les amarres. Nous avons un petit matelas !" Mais la liberté reste quasi totale. "Là, nous venons de nous poser quatre jours dans un camping au bord de la Saône. Nous pouvons bouger tous les jours. Cela dépend vraiment de notre humeur, de la météo, de la 4G... !" 

Alors forcément, l'organisation est au cordeau, racontée sur leur site Gari le camion. "Trois cartes sont ouvertes en permanence sur nos ordis : la météo, le taux de couverture 4G et l'application de lieux de stationnements park4night." La journée est carrée -obligatoire d'ailleurs dans 10 m2 et c'est sans doute la clé du succès. "Nous sommes très organisés et nous voyagions beaucoup. Cela n'a donc pas changé grand-chose, sauf que nous bougeons au lieu de rester chez nous." Alors certes, ils ne sont pas à Bali au bord d'une piscine. "On est loin du dream !", en rit Sophie. "Quand on doit bosser, avec nos deux écrans ou mener des réunions téléphoniques avec des clients en costume-cravate, impossible d'être sur une plage les pieds dans le sable avec une connexion approximative." 

Ce qu'ils cherchaient, c'est cette "sensation de liberté totale", ces découvertes, une vie épurée. "La lenteur aussi. Le fait de rouler, d'arriver dans un petit village, de parler à la boulangère, d'aller se poser sur un bout de plage pour manger la spécialité du coin", énumère Sophie. "Et pourquoi se limiter à faire ça pendant les vacances ?"

Chaque travailleur nomade invente en fait sa propre vie. Julien Gueniat, fondateur de l'Organisologie -site qui propose des formations de développement personnel adressées au monde du travail- expérimente lui aussi le nomadisme. Il a quitté la Suisse, son CDI et son appart'. Il a bourlingué en Asie, se trouve aujourd'hui à Berlin. Un an, sac au dos. Il a évidemment découvert des paysages, des vies différentes. Mais, aussi, le revers des avantages. Parce que oui, en indépendant, chacun est libre de gérer son temps. "Mais cela ne convient pas à tout le monde : il faut être en mesure de se mettre des coups de pied tout seul, sans boss à qui rendre des comptes." 

Julien ne s'était pas jeté sans filet : son blog et le livre qu'il a écrit ("2 heures chrono pour mieux m’organiser") dégagent une sources de revenus. Car cela peut-être le piège : "J’ai rencontré pas mal de gens qui pensent qu’en partant, ils auront l’idée magique", se souvient-il.  "Mais non, cela se prépare beaucoup. Moi, j'avais déjà un système qui tournait".

La liberté géographique , elle aussi, peut être trompeuse. Les espaces de coworking, pourquoi pas, "mais c'est bien pour les contacts,  moins pour travailler studieusement !" prévient Julien.  "D'autant qu'on se trouve dans des environnements qui n'incitent pas à travailler, la mer, la plage, la fiesta..." Au final, il travaille donc souvent de son logement et se retrouve souvent... isolé. "On a beaucoup de contacts avec d’autres personnes, par mail, par Skype. Mais bosser ensemble sur un projet, dans une même pièce, cela manque." L'isolement est aussi personnel : "Un nomade digital, c'est un nomade : ça bouge beaucoup, c'est rare d'avoir des relations longues". A plus ou moins long terme, Julien se voit bien revenir à un "système hybride", un peu plus posé. 

Instagram n'est pas la réalité

Julien, comme Sophie, mettent en tout cas en garde contre les désillusions : "Le nomadisme digital est hautement instagrammable !", rigole Sophie. "Sauf que quand vous vous posez 30 minutes dans le hall d'un hôtel, vous n'êtes pas assez productif pour dégager des revenus. Vous n’êtes pas un 'digital nomade'. Vous êtes juste parti faire le tour du monde avec un ordi !" Sophie raconte ces jeunes qu'elle voit arriver sur les forums de discussion, qui "veulent faire 'digital nomade'" : "Ce n'est pas un métier !", c'est un anglicisme trendy, connoté influenceur, mais, qui en gros signifie 'télétravail !'", abonde Julien. "Il faut un métier, des clients, une source de revenus fiable, avant de s'engager dans cette voie. Et il ne faut jamais se comparer aux autres. Ce qu'on voit sur les réseaux sociaux est biaisé !"

Quoi qu'il en soit, le nomadisme sera-t-il le mode de travail du futur ? Certains le prédisent. Le magazine Forbes le résumait dès octobre 2018 sous la question "Tous digital nomades en 2030 ?". De son camion, Sophie y croit : "On y viendra, peut-être de manière forcée : les gens vont de plus en plus travailler de chez eux car leurs bureaux sont trop loin. Les employeurs vont devoir l’intégrer dans leur organisation. Et alors se posera la question :  pourquoi ne pas aller encore plus loin que chez soi, pourquoi ne pas aller où le vent mène ?"

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