"Nouvelle cordée" : l'émouvante aventure de chômeurs "cassés" reconstruits grâce au travail

"Nouvelle cordée" : l'émouvante aventure de chômeurs "cassés" reconstruits grâce au travail
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TÉMOIGNAGES - Dans "Nouvelle Cordée", en salles ce mercredi 20 novembre, Marie-Monique Robin explore les histoires de ces chômeurs de longue durée qui ont pu remettre un pied dans le travail grâce au dispositif " Territoires zéro chômeur ".

Ils étaient esquintés. Cassés, cabossés. Ils étaient chômeurs de longue durée. Et ont tous été retenus pour tester le dispositif "Territoires Zéro Chômeur de longue durée". Ils sont devenus salariés dans la première "entreprise à but d’emploi", un système bâti à l’envers permis par une loi de 2016 où l’entreprise recrute des personnes sans emploi avant de leur donner ensuite un travail. 

Cette expérimentation a été lancée à Mauléon, une petite commune des Deux-Sèvres, avec 16 chômeurs longue durée. Dès le début, la caméra de Marie-Monique Robin, journaliste et réalisatrice, a suivi les pérégrinations de ces personnes, parfois paumées, toujours emplies d’espoir. On y découvre la fougue qu’elles ont mis dans ce projet, celui de construire ensemble une entreprise, appelée Esiam (Entreprise à but d'emploi du territoire du Grand Mauléon). Marie-Monique Robin a filmé comment le travail les a retapées et comment elles se sont redressées. Son film, Nouvelle Cordée, sort en salles ce mercredi 20 novembre. Ces nouveaux salariés y racontent leur expérience, leur passé et comment ils font émerger un nouveau projet de société. 

On est en train d’user l’être humain comme s’il était une machine- Sébastien, 42 ans, au chômage de 2010 au 3 janvier 2017

"Quand j'ai reçu ce courrier parlant de l’expérimentation, j’étais très sceptique. Ce projet me semblait utopique à un point…" Sébastien est un ancien agent hospitalier de nuit. L'air doux, souriant, les yeux brillants. Mais avec une quarantaine de personnes à charge et des conditions difficiles, il craque. Ou plutôt son dos. Il contracte une hernie discale paralysante. Et est licencié. "On est en train d’user l’être humain comme s’il était une machine. J'en suis la preuve", raconte-t-il dans le film. Il peine ensuite à retrouver du travail : "Cela pèse sur le moral. La déchéance fait qu’à un moment, on se dit : 'à quoi bon continuer' ?" 

Vite embarqué dans le projet "Territoires zéro chômeur", Sébastien se donne à fond. "Le 3 janvier 2017, c’était ma première journée de travail. Je m’en souviendrai toute ma vie. C’est une chose incroyable." Il raconte comment le travail payé l’a transformé : "Nous sommes utiles. Nous prenons ce dont les autres ne veulent pas mais qui doit être fait. Nous nous sommes rendu compte que plein de petites activités étaient laissées à l’abandon." Il salue aussi ce nouveau modèle économique, "qui remet l'être humain en avant, en respectant l'Homme et la planète". Une grosse partie de l'activité consiste en effet à recycler les déchets, à fabriquer, à récupérer les bouts de tissu pour en faire des sacs. "Un déchet, c’est une matière première. C’est un projet de société : moi, je ne suis pas un déchet. Je suis une valeur ajoutée, même si je suis handicapé." 

J'étais très en colère, je tournais en rond, j’étais en dépression- Pierrick, au chômage de 2013 au 3 janvier 2017

En 2011, la femme de Pierrick décède dans un accident de voiture. Il a deux petites filles, doit s’en occuper, ne peut plus exercer son métier de chauffeur routier. Il cherche un temps partiel, en vain. Quand la caméra commence à le suivre, il vivote, pris à temps plein par ses deux filles et peinant à surmonter le deuil de sa femme. Il s'enfonce, petit à petit. "J’étais très en colère, je tournais en rond, j’étais en dépression", raconte-t-il. "Quand j’ai reçu cette lettre, je me suis demandé si le gouvernement ne voulait pas nous remettre au travail. Je suis allé au rendez-vous à la maison de l’emploi : deux personnes nous ont écoutés, nous ont demandé nos attentes et je me suis embarqué dans l’expérimentation". Il a été l'un des piliers.

Aujourd'hui, il est devenu comptable au sein de l’Esiam. "Je prends énormément de plaisir à exercer mes fonctions. C’est terrible à dire, mais cela m'a aidé à tourner une page".

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Nous sommes capables de créer des choses en respectant l’être humain- Anne, 62 ans, au chômage de 2014 au 3 janvier 2017

Elle a un grand rire, les yeux qui pétillent. Pourtant elle est brisée. Anne a été secrétaire médicale avant de faire un burn-out. "Ça va mieux. Mais j’ai gardé des séquelles, au niveau de la pression", raconte-t-elle. "Ce qui m’a motivé dans ce projet, c’est le fait de ne pas recevoir de l’argent sans rien faire".

Elle s’occupe aujourd’hui de l’administratif de l'Esiam. Dans la commune voisine, elle tient aussi la permanence d’un dépôt de pain qui, sans cette aide, aurait fermé : "Si j’avais su qu’un jour,  je vendrais du pain ! Nous sommes en train de créer un nouveau modèle économique : on remet l’être humain en avant ! Nous sommes capables de créer des choses en respectant l’être humain, même cassé. J'en suis la preuve".

Comment arrive-t-on à se réinsérer avec 460 euros par mois ? C'est pour ça que les gens stagnent !- Philippe, 57 ans, au chômage de 2002 au 3 janvier 2017

Ancien coursier, Philippe a quitté Paris pour "changer de vie" et se rapprocher de son plus jeune fils. Mais il survit avec le RSA. Coule petit à petit. "Comment arrive-t-on à se réinsérer avec 460 euros par mois ?", demande-t-il. "C’est pour cela que les gens stagnent !" Lui, comme il le dit, sa misère l'a "emmené dans l'alcool". Sa femme l'a quitté, deux de ses quatre enfants ne veulent plus lui parler. 

"Alors, quand on m’a parlé de 'Territoires zéro chômeur', je m’y suis accroché comme un rocher. C’était mon seul avenir. Et l’Esiam m’a sauvé. J’étais un peu coupé des relations humaines. Et avec ce travail, j’ai commencé à me sentir mieux." Il a créé une activité de lombri-compostage et construit des structures en bois qui permettent de valoriser les déchets par l'action des vers. Il a arrêté de boire. 

Aujourd’hui, je sais pourquoi je me lève, j’ai un but- Philippe, 58 ans, au chômage de 2015 au 3 janvier 2017

Il vient d’une famille de 9 enfants. Abîmé par la vie et l’alcool, Philippe arrive à l’Esiam renfermé, quasi muet. Aujourd'hui, il s’occupe des travaux de jardinage, en extérieur. "Avant, j’étais un peu mal vu", raconte-t-il. "On me prenait pour un 'cassos'. Pourtant, je suis un travailleur, je sais faire des choses. Aujourd’hui, je sais pourquoi je me lève, j’ai un but." 

Son travail l'a émancipé. Pendant le film, Philippe se redresse, ses yeux baissés se relèvent, regardent droit. Il sourit, encore réservé, mais bien vivant. Fier de lui, enfin. Il s'est acheté un scooter, s'émancipe. Comme un nouvel élan.

Dans l’économie classique, on ne reconnaît pas la peine des gens- Sylvie, 58 ans, au chômage de 2013 au 3 janvier 2017

Ancienne assistante maternelle, Sylvie perd son travail à la suite d’une hernie discale. Son mari, atteint d’un cancer, est lui aussi licencié. Elle perd sa fille dans un accident de voiture. Tant d'accidents de la vie, qu'elle en sort brisée. Aujourd’hui, elle est cuisinière à l’Esiam. Elle fait vivre cette salle qui est devenue la cantine, où les gens se croisent, viennent se poser autour d'un café et discuter. Outre les plats, elle prête une oreille à ceux qui ont besoin de parler. Elle revit. 

"Le 12 du mois, je n’avais plus rien. On devait se serrer la ceinture, vivre sur les réserves", raconte Sylvie. "Aujourd’hui, il me reste de l’argent à la fin du mois. Avec ma première paie, je suis allée chez le coiffeur. Maintenant, je m’attarde un peu plus dans les magasins, je me fais des petits plaisirs. Dans l’économie classique, on ne reconnaît pas la peine des gens. Si j’ai retrouvé le sourire, c’est grâce à l’Esiam."

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