Pourquoi est-on écolo chez soi mais pas au travail (et comment y remédier)

Pourquoi est-on écolo chez soi mais pas au travail (et comment y remédier)

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INTERVIEW - Partenaire du Prix Entreprises pour l’environnement (EpE), LCI vous livre pendant un mois des articles autour de la thématique "travailler vert". Cette semaine, nous essayons de comprendre pourquoi nous éteignons la lumière chez nous, alors qu'au travail, nous ne nous posons même pas la question. Nous avons interrogé Mickaël Dupré, chercheur en sciences comportementales.

Fin de la journée au travail. Votre open-space est vide, vous êtes le dernier. Pourtant, vous n’allez pas chercher à éteindre le plateau. Alors que chez vous, la question ne se pose même pas. Comment expliquer, que naturellement, si l’on a appris à son domicile à multiplier les "éco-gestes",  ne réplique-t-on pas systématiquement ces comportements en entreprise ? 


Mickaël Dupré, enseignant-chercheur à l’IAE (Instituts d’administration des entreprises) de Brest-UBO, spécialisé en psychologie sociale, communication environnementale, a aidé des entreprises à développer le "travailler vert" en interne. Il nous aide à décrypter les ressorts, parfois inconscients, qui figurent derrière nos actions.

"Je ne crois pas à un transfert de la sphère privée vers la sphère professionnelleMickaël Dupré, chercheur en psychologie sociale de l'environnement

LCI : Pourquoi avons-nous tendance à ne pas être écolo en entreprise, alors que nous le sommes davantage chez nous ?

Mickaël Dupré : Plusieurs facteurs expliquent ce manque de perméabilité entre sphère privée et sphère professionnelle. Tout d'abord, en entreprise, nous évoluons au sein d’un groupe et de fait, nous nous disons : "Ce n’est pas moi qui gaspille, c’est tout le monde". Ce processus de déresponsabilisation a une force énorme. Exemple :  chez vous, si vous n’éteignez pas la lumière, personne ne le fera à votre place. En entreprise, ce n’est sans doute même pas vous qui l'avez allumée. Et peut-être que si vous l'éteignez, cela va gêner le prochain. 


Ensuite, nous reproduisons ce que nous voyons. Donc si nous voyons les lumières allumées, nous avons tendance à les laisser allumées. Il y a un confort, une forme de mimétisme, de normalisation, dans lequel nous avons tendance à nous couler. Nouvel exemple : si j’évolue dans un environnement où les gens utilisent des gobelets jetables, j’ai tendance à les utiliser car l’environnement va définir ma norme. Quand je suis chez moi, les normes sociales sont définies par rapport au voisinage et si je vois que les voisins trient leurs déchets, je vais faire pareil. En entreprise, le groupe de référence est différent, ce sont les collègues. 

Outre cet impact du collectif, y a-t-il d'autres blocages, plus individuels ?

Oui. Chez vous, vous choisissez vos ampoules, vous choisissez où vous mettez vos poubelles, quel jour vous les sortez. Vous avez une grande marge de manœuvre que vous n'avez pas en entreprise, puisqu'à l’inverse, vous vous trouvez dans une gestion collective et standardisée. Vous avez ainsi déjà votre bureau, avec la poubelle à gauche, que vous ne pouvez pas changer de place sous peine de vous faire reprendre par la femme de ménage. Le sentiment de liberté est donc bien moins important. Et quand on ne se sent pas libre de faire, qu’on a le sentiment qu’on cherche à nous imposer de faire quelque chose, on a tendance à résister, à ne pas faire.


Jouent, enfin, les motivations : chez nous, nous avons des motivations individuelles pour avoir des gestes éco-citoyens. Elles peuvent être par exemple financières au niveau de la facture d’électricité. Ce n'est pas le cas en entreprise. 


Est-il alors impossible de développer de bonnes pratiques dans le monde du travail ?

Je ne crois pas à un transfert de la sphère privée vers la sphère professionnelle. Mais je crois davantage à l'inverse : que le lieu de travail peut être un lieu de socialisation pour la vie domestique. Si nous arrivons à créer un éco-citoyen en entreprise, il transférera ses bons gestes chez lui.

Surtout, il ne faut ne pas parler environnement ! Mickaël Dupré, chercheur en psychologie sociale de l'environnement

Sur quels leviers faut-il alors jouer pour transformer des collaborateurs en "éco-salariés" ? 

Surtout, il ne faut pas leur parler environnement ! Ou plutôt, c'est possible mais cela ne sert à rien. 95% des Français se disent ainsi sensibles à l’environnement. Et pourtant, si cela les poussait à agir, on l'aurait vu depuis longtemps. L’individu a une rationalité limitée. Il prend des décisions en permanence, sans pour autant vraiment réaliser pourquoi il fait ces choix. Par exemple, pourquoi vais-je choisir de prendre l’ascenseur ou l’escalier ? En fait, je vais réagir à des stimuli-situationnels, environnementaux. Je vais prendre l’ascenseur parce qu’il s’ouvre à ce moment-là, parce que l’escalier est sombre… 


En sciences comportementales, il est donc plus efficace de jouer sur des "nudges". Nous ne cherchons pas à agir sur la rationalité de l’individu, mais nous partons du principe qu’il prend ses décisions par rapport aux émotions, aux habitudes, à l’environnement physique et social. Cela ne sert  donc à rien de dire "en éteignant la lumière, on sauve la vie à l’ours polaire" car l'individu ne voit pas, qu'il la fasse ou pas, les conséquences de son action. Il faut donc l'y inciter différemment. 

Les ressorts sociaux qui nous rendent écolo

C'est-à-dire ? 

Il faut utiliser l’influence sociale. Si l’on voit ou l'on nous dit que quelqu’un fait quelque chose, nous aurons tendance à effectuer la même chose. Nous avons mené une expérience dans des toilettes publiques pour que les gens éteignent la lumière. Nous avons essayé plusieurs affiches "pensez à éteindre la lumière" ou "pensez à l’environnement". Et moins de 1% des personnes l'éteignaient. En revanche, avec "95% des personnes se disent sensibles à l’environnement, et vous ? Pensez à éteindre la lumière", plus de 50% des gens éteignaient. Pourquoi ? La mention des 95% nous identifie avec ce groupe. Cela active le fait que nous sommes sensibles à l'environnement et renvoie une bonne image de nous, une émotion positive. Puis, on lit : "Pensez à éteindre la lumière". Si je laisse la lumière allumée, apparaît alors un conflit entre l’image que j’ai de moi et l’image qui me procure du plaisir. Donc éteindre me permet de continuer à être content de moi. 


Une autre forme d’influence sociale est de montrer aux autres ce que nous faisons. Si mon comportement est socialement bien perçu, mais que personne ne le sait, je n’y gagne rien du tout. Mais si je sais que les autres le voient ou le savent, cela change tout. Cela peut être, concrètement, un petit jingle quand on glisse un déchet dans une corbeille de tri. Cela peut aussi être sous forme de contrôle et de feedback, de retour sur action : si avez un compteur sur votre bureau, qui permet de voir l’énergie que vous dépensez dans la journée, vous aurez tendance, chaque jour, à essayer d’en faire moins.  


Y a-t-il d'autres leviers que l'influence sociale ?

Oui, les techniques sensorielles. Deux exemples : mettez sur votre interrupteur un message un peu humoristique comme un dessin de chat. Au début, il attire l’œil. Après, on le cherche. Et enfin, on prend l’habitude que l’interrupteur se trouve là et on l'éteint avant de sortir. Sans avoir jamais parler environnement ! 


Vous ne voulez plus de gobelets jetables en entreprise ? Montez un événement pour faire gagner un mug. Et ce mug, autant le rendre désirable, alors dites que seuls les trois premiers inscrits l'obtiendront ! La rareté lui donne de la valeur. Refaites un événement, faites-le gagner à d’autres. Au final, tout le monde l’aura et sera content de l’avoir. Mais cela aura plus d’impact que s’il avait été distribué à tout le monde.

En vidéo

Environnement : les entreprises se mettent aussi au recyclage

Il y a des bénéfices collatéraux pour l'entreprise, c'est tout bénéf' !Mickaël Dupré, chercheur en psychologie sociale de l'environnement

Quel est l'intérêt pour les entreprises d'organiser de telles actions ?

Elles ont tendance à n'y voir qu'un coût. Pourtant, c’est un gain de temps, et donc d’argent : s'il y a moins de déchets, il y a moins de gestion des déchets. Il est aussi possible de créer une cohésion autour d'un telle opération, cela peut-être un moyen de mobiliser de façon transversale, en dépassant les histoires de statuts et de hiérarchie. Se comporter de façon responsable et écocitoyenne donne également à l’individu l’occasion de se renvoyer une bonne image de lui. Et quelqu’un qui a une bonne image de lui est plus performant, davantage content de venir au travail. Pour le manager, c’est tout bénéf’. 


Mais les sociétés ont  tendance à ne pas le voir car ce n’est pas un retour direct, et donc pas chiffrable d’emblée. Mais ce sont bel et  bien des bénéfices collatéraux, environnemental, social, et économique.

Comme chaque année depuis 14 ans, Entreprises pour l’Environnement (EpE) et LCI (anciennement Metronews) et les sponsors du Prix lancent leur appel à projets pour le Prix Jeunes pour l’Environnement doté de plus de 10 000€. Cette année, les jeunes de 15 à 30 ans sont invités à formuler des idées concrètes et inédites en répondant à la question suivante : " Travailler vert : comment influencerez-vous votre entreprise ?". Qu’est-ce que "travailler vert" ? Cela peut vouloir dire comment inventer des organisations de travail qui favorisent l’innovation frugale, des campagnes de communication éco-responsables, des actions d’entreprises ou des politiques publiques, des changements de gouvernance, de matières premières ou de business model, des innovations plus éco-conçues… ? Soyez ambitieux, créatifs et persuasifs ! Dépôt des dossiers jusqu’au 18 mars 2019


Pour plus de précisions, rendez-vous sur le site dédié http://www.epe-asso.org/prix-epelci-2019/ ou la page Facebook https://www.facebook.com/prixepelci/

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