"Le bruit, ce n’est pas que dans le BTP" : sommes-nous tous condamnés à travailler dans de plus en plus de bruit ?

Open-space

DÉBAT - Dans le cadre de la "Semaine de la santé auditive au travail", qui se déroule jusqu'à vendredi, l’association Journée nationale de l'audition met en avant le problème des ambiances bruyantes sur les lieux de travail, un phénomène qui ne cesse de s’aggraver. Et présente de grands risques pour la santé.

C'est un chiffre fort : 60% des actifs français sont gênés par le bruit au travail. Et ce quel que soit l'âge, le secteur, la taille de la société. Le chiffre est d'autant plus inquiétant qu’il est en hausse de 7 points par rapport à 2017. Il est révélé par une étude menée par l'Ifop pour JNA (Journée nationale de l'audition), à l’occasion de la "Semaine de la santé auditive au travail", qui a lieu jusqu'à vendredi. L'association pousse un cri d’alarme et publie un manifeste pour interpeller les pouvoirs publics, mais aussi les managers et les entreprises.

En fonction des secteurs et des métiers, les sources de bruit diffèrent et tracent même un net clivage social : bruits extérieurs, bruit du matériel, bruit des machines sont particulièrement vifs pour les ouvriers et ceux qui travaillent en usine. Mais cette gêne envahit aussi désormais des secteurs a priori moins concernés, comme les administrations ou les grandes entreprises, où deux tiers des cadres disent ainsi souffrir de ces problèmes sonores. Dans les bureaux, les plaintes concernent cependant davantage les nuisances de source humaine, telles que les conversations téléphoniques. "Le sujet du bruit au travail concerne l’ensemble des salariés, au-delà des secteurs traditionnellement bruyants", confirme Nicolas Bessot, de la Direction générale du travail (ndlr : organisme rattaché au ministère du Travail). "Mais il y a encore beaucoup de pédagogie à mener pour faire comprendre que le bruit, ce n’est pas que dans le BTP", ajoute-t-il.

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Besoin de solitude contre tendance au décloisonnement

Comment expliquer que ce bruit s’amplifie, notamment dans les grandes entreprises, a priori bien mieux équipées en acoustique et plus alertes en matière de Qualité de vie au travail ? "D’une part, la tolérance au bruit est de moins en moins importante. D'autre part, il existe des facteurs objectifs, notamment liés à l’organisation du travail" ", explique Rémy Oudghiri, sociologue et directeur général adjoint de Sociovision, société de conseil, du groupe Ifop. 

La problématique des open-space, qui, en abattant les cloisons, ont favorisé la propagation du bruit, est déjà connue. Mais les nouvelles organisations, censées pallier ce problème, ne sont pas forcément mieux : "La mode du flex-office, où vous n'avez plus de place et qui concerne 14% des actifs, implique un bruit plus important : il faut se déplacer, aller voir son interlocuteur, chercher sa place", note Rémy Oudghiri. "Les études montrent d'ailleurs que l’idéal est de revenir au bureau fermé", poursuit-il. "Pas pour des questions statutaires, mais par besoin de calme et de concentration : les actifs interrogés ont envie d'être plus seuls, alors que le management tend au décloisonnement !" 

Des relations qui se tendent, deviennent anxiogènes ou toxiques

Et si la JNA alerte, c'est que le bruit a des conséquences bien plus larges que la seule santé auditive : fatigue, lassitude ou irritabilité pour plus d’un actif sur deux, stress pour 46%, souffrance psychologique pour 25%. "Le bruit peut aussi mener à des conséquences plus graves, comme des troubles du sommeil, de la dépression et du mal-être", prévient Roselyne Nicolas, vice-présidente de l’association France Acouphènes. "Nous voyons de plus en plus de personnes se plaindre d’acouphénie, mais aussi d’hyperacouphénie, de sensibilité à certains sons". Ce bruit, qui provoque donc un "stress acoustique" et des difficultés à entendre ou comprendre l’autre, a également un impact sur la communication. "Nous observons des comportements humains moins contenus, des glissements où les gens créent une gêne entre eux. Les relations peuvent se tendre, devenir anxiogènes ou toxiques", détaille Milan Bernard, de la JNA.

Tout ceci n'est évidemment pas sans impact sur l'entreprise. 40% des salariés concernés par le bruit estiment que cela provoque chez eux une baisse de la productivité, 36% des incompréhensions avec leur manager,  28% du repli sur soi. 14% indiquent en outre que le bruit a engendré un arrêt de travail, 9% un changement d’équipe, 7% une démission... Autant de signes, coûteux à tout point de vue pour l'entreprise. Celle-ci semble donc avoir tout intérêt à se saisir du sujet. Problème : 61% des sondés affirment qu’aucune solution n’est en place dans leur société. Et quand c'est fait, c'est le plus souvent par la simple mise à disposition de bouchons protecteurs, notamment dans l'industrie et la construction. 

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Ces innovations permettent de réduire le bruit

N'a-t-on pas oublié d’écouter l’être humain ?- Docteur Patrick Légeron

Pourquoi cette difficulté à appréhender ce risque ? D'abord, pour des raisons techniques. "La France manque cruellement d’outils scientifiques en matière d’évaluation et de repères", note le docteur Patrick Légeron, psychiatre et co-auteur d’un rapport sur les risques psychosociaux pour le ministère du Travail. Ensuite, le problème est sans doute aussi quasi-culturel. "La France se distingue au niveau européen pour son manque de mobilisation en matière de prise en compte de la souffrance au travail, note le praticien. "D’autant qu'on cloisonne tous les risques : le stress auditif,  la pression des objectifs, le manque d’autonomie. Or ils s’ajoutent les uns aux autres. En fait, on travaille en silo au lieu d'aborder tous ces sujets ensemble. C'est un vrai problème en soi".

Le problème se jouerait, enfin, du côté du management. "Le manager est le premier acteur de la santé au travail. Or, en France, nous avons le management le plus défaillant sur ce sujet. Les entreprises sont encore beaucoup dans la stigmatisation", avance Patrick Légeron. En clair, se plaindre du bruit auprès de son chef sera souvent considéré comme "non-objectif", "non important" et "insignifiant". "Les enquêtes montrent qu’en cas de souffrance, seulement 60% des salariés français ont la possibilité d’en parler, contre 90% dans des pays comme la Suède", pointe encore Patrick Légeron. Et de conclure : "N'a-t-on pas oublié d’écouter l’être humain ? Les plaintes sont des alertes qu'il faut entendre. Mais nos managers ne sont pas formés. Réinstaller cette préoccupation extrêmement importante de la santé au travail est une urgence". 

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