Homogénéité, unanimisme, autocensure... : l’entreprise nous rend-elle forcément tous conformistes ?

Open-space

ON A LU – Dans "La banalité du conformisme", Jean Grimaldi d’Esdra, ancien DRH dans le secteur industriel et fondateur de Formadi, société de conseil en management, explore les mécanismes du conformisme qui sévissent dans la société contemporaine. Et notamment dans le monde du travail.

Se fondre dans la masse. Ne pas dépasser. Devenir gris. Agir ou parler comme ceux qui nous entourent. La vie d’entreprise nous pousse-t-elle au conformisme ? A être tous identiques ? Dans La banalité du conformisme, rester libre dans ses idées (éditions Gereso), Jean Grimaldi d’Esdra, ancien DRH dans le secteur industriel et fondateur de Formadi, société de conseil en management, explore la manière dont le conformisme guette chacun de nous, notamment en entreprise, et comment y échapper.

"Le conformisme", écrit-il, est l’état qui nous pousse à parler ou agir toujours comme ceux qui nous entourent. Homogénéité, unanimisme, autocensure, en sont les facettes les plus évidentes."  Cela lui a sauté aux yeux lors lors d'une réunion. "C’est le moment où s’exprime la quintessence du conformisme contemporain en entreprise", estime-t-il. Alors que, dans le vocable d'entreprise, on parle "innovation", "transformation", "audace" ou "courage", il constate, qu’à l’inverse, les discours y sont neutres, ternes, prudents, sans saveur. 

Discours, mais aussi procédures, habitudes vestimentaires… Les grandes organisations génèrent spontanément un conformisme. Et les individus, consciemment ou non, l’acceptent. Chacun y trouve alors son intérêt : une relative tranquillité, de la sécurité.

Lire aussi

Quand l'attitude et les pensées ne sont pas alignées

L’auteur identifie quatre principes de ce conformisme organisationnel qui agit sur l’individu. 

  • 1Le principe de dissociation, entre l’attitude et les pensées

    C’est un processus qui se fait graduellement, comme une spirale. "D’abord, je ne ne dis plus complètement les choses. Puis la hiérarchie sollicite notre adhésion". L’usure et la force de répétition renforcent ensuite ce processus : "On finit par croire un peu plus ce que l’on nous dit", décortique l’auteur. Le salarié met alors en "sourdine" ses propres idées et ses approches ; il peut même se mettre à exiger d’autres personnes qu’elles suivent le même processus. 

  • 2Le principe de dépossession

    "La personne en cause opère une dissociation de sa vie, de sa pensée, de son psychisme", indique Jean Grimaldi d’Esdra. "Parfois un double jeu conscient s’installe, visant à se protéger. (…) On parait accepter les idées, les messages, les comportements attendus. Mais on voudrait, en son for interne, se donner l’impression de ne pas tomber dans le conformisme." Cela peut amener à une certaine schizophrénie, certains montrant une facette dure et insensible dans le cadre de leurs fonctions, tout en restant très sensibles dans un cadre extérieur. 

  • 3Le principe d’homogénéisation

    Petit à petit, à force d'habitudes, d’opérations récurrentes et de conditionnement, le langage, les mots, les expressions se lissent, deviennent homogènes. "Ce n’est pas une tare : c’est ce qu’il faut être. Le conditionnement nous enlève l’idée que d’autres attitudes, d’autres idées, d’autres comportements sont envisageables", écrit l’auteur. Il insiste sur le paradoxe du monde contemporain qui "loue les différences pour en fait créer les ressemblances les plus fortes. Il doit impérativement y avoir un fort dénominateur commun."

  • 4Le principe de justification

    Dans toutes les organisations, sont mis au point des rites, "pendant lesquels la personne devra proclamer son adhésion, démontrer sa cohérence, expliquer son action". Dans les entreprises, cela se voit à travers des "rituels d’activité", tels que les plans stratégiques, les reporting individuels ou collectifs, les collèges d'évaluation. 


    Pour l'auteur, c'est même devenu l'un des principaux rôles des managers. "Leur mission est de faire vivre les procédures plus que de créer ou d'assurer le fonctionnement d’une vraie activité.  Ils ont un rôle défini : faciliter l’adhésion, diffuser les messages, assurer une cohésion."

Surtout, l’expert pose la question : sort-on indemne de ce jeu ? Quels sentiments envahissent les personnes ? Il pense avoir la réponse : "Certainement une forme plus ou moins atténuée de culpabilité, le remord de s’être soumis, voire une certaine humiliation, l’impression de ne pas être resté soi-même, d’avoir fait comme les autres." Attention : un certain conformisme "quotidien"- celui de respecter certaines bases de traditions et règles pour entrer en communication avec les autres -, est positif, voire nécessaire. 

Mais "n'est-on pas allé trop loin avec un langage de participation, de collaboration alors que les ressorts humains exigent des choses plus directes, plus fortes, plus vraies ?", questionne Jean Grimaldi d’Estra. Pour  lui, le désengagement et la quête de sens qui pointent chez les jeunes générations sont des signaux d'alerte. "Mis en danger, l’individu désengage sa volonté. Il décide de suspendre toute adhésion à ce qui l’environne et aux sollicitations dont il fait l’objet." Bref, il fait le service minimum, réduit son horizon, oublie son esprit critique ou son autonomie. C'est aussi sa motivation personnelle qui s'envole, et avec ça, la part de créativité et d'innovation qu'il aurait pu développer. L'individu se place alors dans une sorte d'"égoïsme de survie", qui, peu à peu, coupe des autres et du lien social, pourtant indispensable dans toute organisation. "On ne sait plus se découvrir, se supporter, s’approcher, s’apprivoiser", estime l’auteur.  

En vidéo

"Dis-moi ta couleur, je te dirai qui tu es": décryptez votre personnalité au travail

Retrouver l'étonnement, l'émerveillement

Quelle est, alors, la solution ? Jean Grimaldi donne sa piste : il faut "sortir du jeu". Mais comment rester soi-même et sortir du conformisme ? "Cela s’appuie sur un nouvel état d’esprit",  via des "comportements-clé" : rompre ses habitudes, s'ouvrir à d’autres rencontres, lutter contre la pensée unique. L’idée : s’enrichir, "par l’acceptation de la petite musique qui n’est pas la nôtre, pour féconder nos propres interrogations et convictions", rééduquer le regard, en le libérant des idées préconçues, en "retrouvant l’étonnement, l’émerveillement". 

Plus concrètement, il faut "garder une part de son activité à faire soi-même", "retrouver le sens de la proximité". Avant de citer, comme parfait contre-exemple, ce séminaire de jeunes managers, où l’un avançait la solution de préparer, le dimanche soir, des fiches de résultats de match, pour trouver quoi dire à ses équipes le lundi matin. "A force de méconnaître ce que l’on côtoie, on n’a strictement rien à lui dire. Comment songer alors à bâtir un nouveau management ?"

> "La banalité du conformisme, rester libre dans ses idées, choisir son engagement" (éditions Gereso), de Jean Grimaldi d’Esdra, 23 euros.

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter