IDÉES D'AILLEURS - Ce patron a instauré un salaire unique et divisé le sien par 15

IDÉES D'AILLEURS - Ce patron a instauré un salaire unique et divisé le sien par 15
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WORKING ABROAD - LCI explore dans cette rubrique les initiatives ou pratiques menées dans d’autres pays en matière d'organisation du travail. Des idées dont on pourrait s'inspirer, ou à l'inverse à bannir. Aujourd’hui, nous partons à la découverte d'une société américaine dont le patron a décidé d’instaurer le salaire unique. Il a montré l'exemple en divisant le sien par 15.

A 31 ans, Dan Price était millionnaire. A l’adolescence, il avait créé une entreprise, Gravity payments, une société de services financiers qui comptait 2000 clients pour une valeur estimée à plusieurs millions de dollars par an. Bref, tout allait bien. Sauf qu’un jour, une discussion avec une amie fait basculer cette confortable assurance. Elle travaille dur, cumule deux boulots. Mais galère. Elle raconte que sa vie est en plein chaos parce que son propriétaire vient d’augmenter son loyer, qu’elle a du mal à payer ses factures et à s’en sortir dans la vie. Dan Price se sent profondément révolté par ces inégalités. Et se demande s’il ne fait pas un peu partie du problème.

L'entrepreneur commence à se documenter, lit des essais économiques portant notamment sur le bonheur, et se rallie à la théorie de deux économistes qui essaient de déterminer combien d’argent un Américain a besoin pour être heureux. Il fait ses propres calculs, parvient au chiffre de 70.000 dollars par an (environ 62.000 euros). Et c’est ainsi qu’il décide que tous les salaires de ses employés seront portés à 70.000 dollars. Pour financer cet objectif, Dan Price réduit son salaire, en le divisant par 15, et passe ainsi de 1,1 million à 70.000 dollars par an, soit un peu plus de 5.000 euros par mois. Il se rend compte qu’il doit aussi hypothéquer ses deux maisons et renoncer à ses économies. 

Ce que ça donne

Le patron rassemble ensuite son personnel, et leur annonce la surprise. C’était en 2015. Curieusement, au départ, quand les salariés ont entendu la nouvelle, il y a eu un grand silence. Ils n’y croyaient pas. Au final, ce salaire unique a fait qu'environ 70 employés sur 120 ont vu leur paye augmenter, 30 d'entre eux doublant même leurs salaires. 

Cette mesure, très exceptionnelle, met en lumière un problème économique dans le pays : les États-Unis ont l'un des écarts de rémunération les plus importants au monde entre les patrons et leurs employés. Selon certaines estimations, les chefs d'entreprise gagneraient près de 300 fois ce que fait le travailleur moyen. "Cette différence est ridicule, absurde", estime alors Dan Price dans un entretien au New-York Times, rappelant que ses principales extravagances consistent en du surf à la montagne et le règlement des notes de bar.

Une chose est sûre, le mesure a, sur le coup, constitué un joli coup de pub. De nombreux médias ont en effet relayé l’histoire. De nouveaux clients ont afflué, le volume d’opérations traitées à triplé, et en 5 ans, les effectifs de la société ont doublé. Le recrutement n’a d’ailleurs pas été trop compliqué : l'entreprise s’est mise à crouler sous les CV.

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Des bémols ?

Aujourd’hui, Dan Price ne regrette pas un seul instant. La BBC l’a récemment retrouvé, et fait un point avec lui sur les conséquences du salaire unique. "C’est le meilleur investissement que j’ai réalisé de ma vie", raconte-t-il dans l’interview. "Acheter une nouvelle maison ou une autre voiture ne m’aurait rien apporté." 

Chez ses salariés qui ont vu leur niveau de vie augmenter, la différence a été perceptible, et tout bénéfice pour la société. Rosita, directrice des ventes, raconte à la télévision britannique : "Lorsque vous n'avez plus de problématiques d'argent qui vous occupent la tête au travail, vous devenez simplement passionné par ce qui vous motive". En fait, au lieu d’aller au bureau uniquement pour gagner de l’argent, les salariés se demandent maintenant comment ils peuvent faire du bon travail. Dans la foulée, les cadres supérieurs ont vu leur charge de travail réduite. Ils subissent moins de pression et peuvent enfin prendre tous les congés qu'ils n'arrivaient pas à prendre. "Nous avons vu, chaque jour, les effets que produit le fait de donner à quelqu'un la liberté", explique Dan Price. Il raconte une autre conséquence inattendue : la natalité a explosé. Avant la mise en place du salaire minimum, l’entreprise comptait deux naissances par an en moyenne, et en affiche plus d’une dizaine aujourd’hui.

Alors on s'y met ou pas ?

Reste que tout n’a pas été facile. Et que si le patron a été encensé d’un côté, il a aussi dû faire face à des critiques virulentes, certains, comme le célèbre animateur de radio Rush Limbaugh, lui reprochant un geste politique : "J’espère que cette entreprise sera un cas d’étude dans les écoles de commerce pour monter que le socialisme ne fonctionne pas", a-t-il déclaré.

Contre toute attente, Dan Price a aussi subi des critiques en interne. Deux de ses cadres ont démissionné : ils lui reprochaient d’augmenter les subalternes alors que ceux qui en faisaient le plus n’étaient pas augmentés. Dan Price a même été attaqué par son frère, co-fondateur, au motif que cette répartition des salaires l'aurait privé d'une partie des bénéfices.    

Au-delà de cela, le chef d’entreprise aimerait servir de modèle à d’autres patrons, et changer les mentalités sur l’image de la réussite sociale.  "Notre société, notre culture glorifient la cupidité. Et, vous savez, le classement de Forbes est le pire exemple, quand on vous dit que 'Bill Gates a dépassé Jeff  Bezos comme l'homme le plus riche.' Et alors, on s'en fiche !", fait remarquer Dan Price. Même si c’est un combat de tous les jours, pour ne pas retomber dans ce modèle. "J'ai le même âge que Mark Zuckerberg et il y a des moments sombres où je pense 'Je veux être aussi riche que Mark Zuckerberg et je veux rivaliser avec lui pour être dans le classement de Forbes. Je veux être sur la couverture du magazine Time, faire beaucoup d'argent", reconnaît-il. "Toutes ces choses alléchantes sont tentantes.  Ce n’est pas toujours facile de simplement refuser. Mais ma vie est tellement meilleure."

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