IDÉES D'AILLEURS – Cette entreprise publie les salaires de ses employés sur Internet

IDÉES D'AILLEURS – Cette entreprise publie les salaires de ses employés sur Internet
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WORKING ABROAD - LCI explore dans cette rubrique les initiatives ou pratiques menées dans d’autres pays en matière d'organisation du travail. Des idées dont on pourrait s'inspirer, ou à l'inverse à bannir. Aujourd’hui, nous partons à la découverte d'une société britannique qui a décidé de publier en ligne les salaires de chaque employé. De la transparence pour renforcer l’égalité entre hommes et femmes. Ça donne quoi ?

On le sait, les négociations salariales se font souvent à huis clos, les promotions et augmentations sont parfois obscures, chacun ignorant combien gagne son collègue. Une opacité qui peut nourrir incompréhension, rancœur et… inégalités. 

Une société a pris le contre-pied. Buffer est une entreprise anglo-saxonne de 86 salariés, qui a conçu un logiciel pour gérer les comptes sur les réseaux sociaux. Depuis 2013, elle a décidé de mener une politique de transparence des salaires, en publiant en ligne celui de chaque employé. Une mesure qui vise à renforcer l’équité, ainsi que l’égalité entre hommes et femmes. Ainsi, toute personne disposant d'une connexion internet peut trouver ces salaires dans une feuille de calcul Google, avec le nom, le poste et la ville de résidence de chaque employé. 

Ce que ça donne

La première année de la mise en fonction du système, il est apparu que les hommes chez Buffer gagnaient en moyenne 100.868 dollars par an, contre 97.500 dollars pour les femmes, soit une différence de 3,45%, indique The Guardian en se faisant l'écho de l'initiative de cette société dont le cofondateur Joël Gascoigne gagne actuellement, lui, un salaire de 280.500 dollars (un peu plus de 256.000 euros). Au cours du mois qui a suivi, Buffer a reçu 2.886 demandes d'emploi, c’est-à-dire plus du double de ce qu’elle recevait actuellement. Car la transparence sur les salaires a aussi eu pour effet de montrer que les rémunérations dans cette entreprise étaient assez… substantielles, ce qui a incité les gens à postuler.

Sur la négociation salariale, d’autres effets se sont fait sentir. Ainsi, Arielle, "community strategist" chez Buffer, explique au Guardian comment elle a utilisé le tableur pour négocier une augmentation lorsqu’elle a eu une promotion, passant de 83.279 dollars par an à 86.643 dollars. "Cette objectivité dans le processus m'a donné plus de poids", explique-t-elle. "Je n'ai pas eu à me demander si je gagnais assez ou si j'étais valorisée différemment que mes coéquipiers."

Des bémols ?

Plusieurs expériences et études ont déjà eu lieu sur le sujet. Ainsi, le Guardian explique que les employés du gouvernement sont déjà habitués à ce que leurs salaires soient affichés en ligne. Et alors que dans le secteur privé, l'écart de rémunération entre les sexes est de 29%, il est tombé chez eux à 13%.

D'autres effets bénéfiques collatéraux apparaissent : des études suggèrent que la transparence des salaires peut augmenter la productivité. Avec, toutefois, une mise en garde : dans une étude qui se penchait sur l’impact de la transparence des salaires dans une banque asiatique de 2060 employés, les chercheurs Ricardo Perez-Truglia et Zoë Cullen, deux économistes américains, ont fait un constat étonnant : les employés ont tendance à travailler plus dur lorsqu'ils découvrent que leur manager gagne plus que ce qu'ils pensaient. En revanche, quand ils apprennent que leurs pairs gagnent davantage qu’eux, leurs performances et leurs heures de travail, à l’inverse, diminuent. 

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Autre enseignement : les salariés aiment la transparence, mais pas sous toutes ses formes. La plupart des employés sont en fait réticents à partager leurs salaires, à moins que ce ne soit de manière anonyme. "Ils accordent plus d'importance à leur vie privée qu'à l'information", indiquent ainsi les chercheurs. 

Et quels sont les effets en matière d’écarts de salaire entre hommes et femmes ? Aux Pays-Bas, une loi de 2006 sur les statistiques salariales oblige les entreprises de plus de 35 employés à publier des données sur les écarts de rémunération entre les sexes. De 2003 à 2008, cet écart a diminué de 7%, à 17,5%, dans les entreprises qui étaient tenues de déclarer leurs données salariales. Les entreprises qui n'ont pas eu à partager ces informations ont elles gardé un écart de salaire entre les sexes de 18,9%.

En fait, poursuivent les deux économistes américains, il semble que la transparence des salaires ne soit qu'un des ingrédients pour lutter contre les inégalités salariales. D’autres facteurs jouent, car la grande majorité de l'écart entre les sexes serait liée aux promotions. "De plus en plus d'hommes occupent des postes supérieurs, ils gagnent donc plus d'argent", expliquent-ils au Guardian. 

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Alors, on s’y met ou pas ?

Aujourd’hui, chez Buffer, les hommes touchent un salaire annuel moyen de 124.979 dollars, et les femmes 111.615 dollars, selon les données de janvier 2020. Cet écart de 12% est plus de trois fois supérieur à celui de 2015 ! Comment l’expliquer ? Une des explications avancées par l'ancienne analyste financière et entrepreneuse Andrea Barrica serait une "dette de diversité" : les entreprises peuvent être dans le "rouge" aujourd’hui car elles ont embauché dans le passé, et pendant des années, une population très homogène et très …masculine. 

Ce que reconnait le cofondateur Joël Gascoigne : "Au début, nous avons embauché plus d'hommes que de femmes en raison de nos biais d'inclinaison", en particulier pour les postes techniques bien rémunérés. Les deux fondateurs sont aussi des hommes, ce qui aggrave encore cette "dette de diversité". Et tous ces hommes ont aujourd'hui grimpé dans la hiérarchie et ont donc des salaires plus lourds, que n’arrivent pas à compenser ceux des nouvelles recrues, même si ce sont des femmes. Et en effet aujourd’hui, Buffer affiche presque la parité, avec 40 femmes et 46 hommes. Mais elles sont moins nombreuses à occuper des postes de direction. Une récente analyse faite par un cabinet de conseil au sein de la société indique qu'un des moyens de combler cet écart est d'embaucher des femmes pour des postes de direction et de conserver des femmes dans des postes techniques.

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