Ils réparent les salariés cassés : "Mettre de l’humain dans l’entreprise devient un combat"

Open-space
ENTRETIEN - Dans l’ombre de leur cabinet, ils soignent et réparent les salariés cassés par le travail. Ils sont psy, médecin du travail ou infirmière. Ils voient l’évolution du monde du travail à travers les problématiques de ceux qui viennent les voir. Que constatent-ils ? Aujourd’hui, nous partons à la rencontre de Cécile Maréchal, psychopraticienne, licenciée en psychologie.

Cécile Maréchal est psychopraticienne. Dans son cabinet, elle écoute, accompagne, soulage les souffrances, crises, angoisses ou questionnements de ceux qui viennent la voir. Des jeunes, des seniors, des couples, des actifs ou retraités. Dans une autre vie, elle a aussi travaillé une vingtaine d’années dans une grosse entreprise internationale du secteur de la santé. Elle y a été manager, déléguée du personnel. Elle y a côtoyé, là déjà, les problématiques de souffrance au  travail. Aujourd’hui, elle essaie, d’une autre façon, d’accompagner ces personnes en souffrance.

LCI : De votre cabinet, que voyez-vous du monde du travail ?

Cécile Maréchal : Beaucoup de souffrance. Des gens qui sentent épuisés et se questionnent ; d’autres qui ont craqué, parfois orientés vers moi par le médecin généraliste. Mais aussi des personnes qui ont envie de travailler, et de bien travailler. 


Comment accompagne-t-on ces personnes en souffrance au travail ?

Il n'est pas facile de venir consulter un psy, peut-être encore plus quand la problématique concerne le travail. Il y a beaucoup de honte. Souvent, les personnes qui arrivent sont comme en mode automatique, complètement déconnectées d’elles-mêmes. Leur cerveau se met en "off", parce que c’est trop. 


Ensemble, nous allons essayer d’identifier les causes de leur souffrance, de comprendre ce qu’il s’est passé, de mettre des mots là où il n’y en a pas. Puis, de reconstruire petit pas par petit pas. Tout cela prend du temps. Mais une fois tout ce cheminement effectué, elles reviennent plus fortes : elles savent mieux s’affirmer dans leur travail, mettre des limites plus tôt, retrouver une liberté d’action et se faire davantage respecter.

L’individu est pris entre les injonctions paradoxales, des objectifs inatteignables, des relations délétèresCécile Maréchal

Que se passe-t-il chez une personne en burn-out ?

Très souvent, les salariés sont dans la culpabilité d’avoir mal fait ou se posent des questions sur leurs compétences. Ils ne pensent pas du tout que cela peut provenir de l’organisation du travail. Pourtant, la plupart du temps, c'est le problème. La psychanalyste Marie Pezé a cette phrase qui dit très bien les choses : "Il faut faire comprendre aux gens que si l’on s’est débarrassé d’eux, ce n’est pas à cause d’eux. Ils n’ont pas démérité. C’est leur entreprise qui dysfonctionne." 


C'est-à-dire ?

Je pense, par exemple, à un chef de projet, expert dans son domaine. Il se voit assigner un nouveau projet, pour des clients. Il estime vite que les objectifs sont intenables, que le projet ne pourra être bouclé tel quel. Il le dit à son manager, qui lui répond de faire avec ce qu’il a. Le chef de projet n’a donc pas le choix. Il constitue son équipe. Mais effectuer son travail lui demande un surinvestissement. Tout au long de sa mission, il essaie de renégocier les objectifs, sans succès. Et à la fin de l’année, dans son entretien individuel, dans la rubrique "gestion du travail", on lui a écrit : "a trop tendance au surinvestissement". 


Ce chef de projet a été arrêté, il m’avait été envoyé par le médecin. Et il culpabilisait énormément d’avoir lâché l’équipe. Il disait "oui, je sais, j’en ai trop fait, c’est ma nature". Mais ce n’est pas le problème ! Le problème est qu’on lui a fait porter la responsabilité de quelque chose qu’il a lui-même détecté en amont sans que personne ne l’écoute. On le rend fautif. 


Ce cas de figure est fréquent : l’individu est pris entre les injonctions paradoxales, des objectifs inatteignables, des relations délétères avec la hiérarchie et il n’est pas reconnu dans l’expertise de son métier.

Le sens du travail n’est plus décliné, les salariés ne le voient plusCécile Maréchal

On entend aussi beaucoup parler de perte de sens…

Elle est ressentie partout. Pour motiver une équipe, il faut donner une vision, avoir une ambition. Et parfois, les salariés ne la voient plus car elle est noyée sous des objectifs chiffrés attribués à chaque personne, un nombre de visites à atteindre ou de rapports à rendre. Les individus sont aussi pris aujourd'hui dans un changement perpétuel, avec des restructurations, des nouveaux systèmes auxquels il faut s’adapter, des nouveaux outils auxquels se former. Cela ne s’arrête jamais et demande une adaptabilité permanente. Résultat : les gens se sentent toujours "junior", commencent à douter de ce qu'ils peuvent apporter. Ils se retrouvent vite déstabilisés, fragilisés.  


J'insiste sur un point : cette perte de cohérence n'atteint pas simplement les capacités de la personne. Elle atteint son intégrité, détériore l’image qu’elle a d’elle-même, l’évaluation de sa propre valeur. Cela crée une souffrance profonde. 

Les gens ont envie de travailler !Cécile Maréchal

Cette souffrance au travail, y en a-t-il vraiment plus ou en parle-t-on simplement davantage ?

On en parle davantage, c’est sûr. Et c’est bien. Mais rien n’a été résolu au niveau des souffrances individuelles. Il y a encore beaucoup de dysfonctionnements. La psychiatre Marie-France Hirigoyen l’a encore dit il y a quelques jours à la radio : "Il y a de plus en plus de législation. Mais, en parallèle, de plus en plus de souffrance psychologique". 


Les démarches engagées autour du bien-être et de la qualité de vie au travail seraient-elles alors stériles ?

C’est une sorte vitrine qui ne va pas résoudre les problèmes de fond. Nous parlons de "bonheur", de Chief happiness officer, mais nous n'en sommes pas là ! Essayons déjà de revenir à la nature du travail, à la valeur ajoutée de la personne, au respect de ce qu’elle fait, de ce pour quoi elle a été embauchée. Parce que les gens aiment leur travail, ils ont envie de travailler ! Le travail leur apporte une identité professionnelle. 

En vidéo

Peut-on détecter le burn-out ?

C’est important de faire attention aux autres, de regarder comment va son voisinCécile Maréchal

Au quotidien, comment prévenir cet effondrement ?

Le manager de proximité a un rôle très important. Il est le premier à pouvoir repérer des signes montrant qu’une personne ne va pas bien ou s’épuise. Il peut alors mettre en place certaines actions, comme un suivi plus adapté en période difficile. Mais ce travail n'est pas mesurable ni pris en compte. Tout dépend donc de l'investissement du manager, de l'équipe, de la manière dont est considéré l'humain. Le médecin du travail et les instances représentatives ont également un rôle de soutien primordial. Mais les salariés qui connaissent leurs rôles exacts sont rares et peu font appel à eux.


Des signes peuvent-ils alerter ?

Certains sont perceptibles : une personne, d'habitude souriante, qui se renferme. Elle effectue des horaires plus longs parce qu'elle a du mal à tout boucler, ne prend plus de pause, s'isole... Mais pour détecter ce problème, il faut pouvoir observer ou se rencontrer sur le lieu de travail. Or les bureaux, le flex-office ou le télétravail favorisent l’individualisation. Quand tout va bien, cela ne dérange pas. Mais quand une personne est fragilisée, elle n'a plus le support qu'elle aurait eu si elle avait été au sein d'une équipe, avec des personnes qui la côtoient. C’est important de faire attention aux autres, de regarder comment va son voisin. Nous avons une certaine responsabilité.


Notez-vous cependant des bonnes pratiques ?

Il faut admettre qu'il y a des choses positives, des personnes qui effectuent un travail extraordinaire en se souciant de l’humain, à leur niveau. Je pense par exemple à un manager, à un poste élevé dans une grande entreprise. Chaque mois, il a un entretien avec chaque personne de son équipe. Il lui consacre le temps qu'il faut pour savoir comment elle va, comment elle s’en sort et en quoi il peut l'aider. Mais mettre de l’humain dans l’entreprise devient quasiment un combat : c’est la part invisible du travail. Elle n’est pas récompensée et n’est pas comptée alors que cela devrait être le b-a-ba. 

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter