Insultes, pressions, agressions... L'Ined passe au crible les violences au travail

Insultes, pressions, agressions... L'Ined passe au crible les violences au travail
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DÉCRYPTAGE - L'Institut national d'études démographiques (Ined) se penche sur les violences au travail, analysant leur nature, leur fréquence ou encore le profil de ceux qui les exercent. Selon son étude, elles constituent "un véritable risque systémique dans la sphère professionnelle".

Une femme sur cinq et un homme sur sept déclarent avoir subi des faits de violences au travail au moins une fois au cours des 12 derniers mois. Ces chiffres, loin d'être anodins, sont révélés par l’enquête Violences et rapports de genre (Virage) de l'Institut d’études démographiques (Ined), qui sera publiée au printemps prochain mais dont un premier aperçu vient d'être dévoilé.

Dans le détail selon ses résultats, 17, 9% des personnes interrogées - plus de 17.000 au total - déclarent avoir subi au moins un fait de violence au cours des douze derniers mois dans le cadre de leur travail. Les femmes sont significativement plus touchées que les hommes : elles sont 20,1% à s’en déclarer victimes, contre 15,5% des hommes. Et presque 10% des femmes disent avoir subi plusieurs faits au cours de l’année écoulée. 

Avant tout des insultes et des pressions psychologiques

Quelque soit le sexe, les violences les plus déclarées sont les "insultes et pressions psychologiques" (critiques injustifiées, insultes, intimidation… ). Elles sont suivies par les "atteintes à l’activité professionnelle" (modification abusive des conditions de travail, isolement, sabotage…). Les "agressions physiques et violences sexuelles" sont plus rares. Les faits déclarés ne sont pas tous subis avec la même fréquence. Certains restent le plus souvent des événements uniques : c’est le cas des brutalités physiques, de l’exhibitionnisme ou du voyeurisme, des attouchements sexuels ou des rapports forcés. 

Mais l’enquête montre aussi que la violence au travail est souvent plurielle : si plus de la moitié des victimes ne déclare qu’un fait unique, l’autre moitié rapporte une multiplicité de faits de violence. Jusqu’à 8 pour certains hommes, et 9 chez les femmes. "Les violences au travail sont donc rarement uniques et isolées", précise l’étude. "Il ne s’agit donc pas d’un phénomène marginal, accidentel, lié au hasard, mais d’un véritable risque systémique dans la sphère professionnelle". 

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Les auteurs de ces violences sont eux aussi multiples. Trois principaux se dégagent : les supérieures hiérarchiques, les collègues, mais aussi les acteurs externes à l’entreprise, fournisseurs ou clients. La hiérarchie est massivement tenue pour responsable dans les pressions psychologiques et les atteintes au travail, alors que les acteurs externes sont impliqués dans les violences physiques. Les violences sexuelles, elles, montrent leur caractère fortement genré : les hommes accusent leurs pairs, les femmes sont exposées aux violences sexuelles des pairs, mais aussi de la hiérarchie et du public. "Cette diversité des auteurs possibles explique en partie la fréquence des violences, en lien avec une forme de porosité de l’organisation", estime l’étude. 

Côté victimes, il existe une "familiarisation de la violence" en fonction de l’ancienneté, du type d’emploi et de la catégorie socioprofessionnelle, et le diplôme n’es pas un rempart puisque le niveau de violence le plus élevé se retrouve chez les cadres, les employés et les professions intermédiaires. Le profil des victimes se dessine : elles sont plus souvent en contact avec du public, en face-à-face, par téléphone ou mail, et sont plus nombreuses à avoir des horaires décalés. "Ce peut-être un point d’entrée supplémentaire pour expliquer que le secteur tertiaire est un lieu particulièrement empreint de violences pour les femmes, et dans une moindre mesure pour les hommes", indique le rapport, qui ajoute que "la taille de l’organisation doit sans doute jouer un rôle, mais l’information manque."

Ces expositions à des violences ne sont pas sans conséquences : "L’expérience de la violence semble s’accompagner d’une perte de sens de la valeur accordée au travail et aux normes de relations impliquées", note l'étude. "Par perméabilité des sphères de vie, elle devient une compagne de la vie des victimes."

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Un sujet qui n'est pas tabou

Face à cela, les victimes déploient diverses stratégies : la majorité tente de faire cesser les faits en s’adressant aux auteurs, mais la plupart du temps, le "non" n’est pas efficace : dans plus de 6 situations sur 10, l’auteur continue. "Si dire 'non' est nécessaire, c’est loin d’être suffisant, en raison sans doute de la volonté d’agression de l’auteur et de l’entremêlement de rapports de force", indique le rapport. La deuxième stratégie consiste à se confier à des tiers. Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, la violence au travail n’est pas taboue : 93% des sondés parlent de ces violences, et les femmes plus facilement que les hommes. Un élément d'explication réside sans doute dans le fait que les violences subies dans le cadre du travail ne sont pas associées à un sentiment de honte, mais de colère : le salarié a le sentiment d’être dans son bon droit, et ressent comme injustes ces violences. 

L’auteur des violences n'a été sanctionné que pour 13% des victimes. Et les conséquences peuvent être lourdement préjudiciables pour elles : certaines, pour s'y soustraire, ont quitté leur emploi, démissionné, se sont fait licencier ou ont subi un non renouvellement de contrat. Au final, trois victimes sur 10 subissent des répercussions professionnelles graves. Et c’est sans compter les répercussions dans la sphère personnelle, renforcées dans le cas des victimes qui ne se sont confiées à personne : sentiment d’isolement et de solitude, mais surtout impact sur la santé avec par exemple une peur d’aller au travail, des problèmes de concentration, de fatigue ou de déprime. 

> Lire ici l'étude Virage de l'Ined consacrée au monde du travail

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