"J'ai eu besoin de me ressourcer" : c'est quoi la "jobbymoon", cette tendance à faire un break entre deux emplois ?

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DÉCRYPTAGE – La "Jobbymoon". Ce nouveau mot recouvre une tendance déjà connue, mais révélatrice d’un nouveau besoin : celle de se prendre un moment, entre un travail qu'on vient de quitter et un prochain boulot, pour se ressourcer.

Eleonora* a quitté son travail dans les médias à Paris. A 35 ans, elle a déménagé il y a peu dans le sud de la France pour rejoindre son compagnon. Des propositions de travail ont afflué. Mais elle n’a pas eu envie de se replonger tout de suite dans un rythme de boulot. Plutôt envie de tout couper. "J’avais quitté mon travail en partie pour me rapprocher de mon conjoint, mais aussi parce que je n’y trouvais plus de sens", raconte-t-elle à LCI. "Alors je n’avais pas du tout envie de refaire immédiatement quelque chose du même style. J’ai besoin de prendre du temps pour moi, de voyager, de voir un peu ce que je veux faire. J'ai besoin de me ressourcer." Et pour l'instant, c'est ce qu'elle fait : longues promenades en bord de mer, retrouvailles entre amis, fin d'année en famille...  Bref, elle prend du temps pour elle. 

Matthieu*, lui, n’a pas quitté son poste de son propre chef. Cadre dans un groupe installé à La Défense, il s’est fait virer, au printemps dernier. Mais lui aussi, au lieu de chercher tout de suite du travail, il est parti en vacances. Au soleil. Décompresser. Revoir des amis. S’aérer la tête. Réfléchir à ce qu’il allait faire. "Je m'investissais beaucoup au boulot, j'ai très mal vécu ce départ", nous explique-t-il. "J'ai eu besoin de prendre l'air, de changer de lieu, de voir des gens sereins qui ne soient pas liés à un cadre du travail." Il est allé à Djibouti, puis au Maroc, est allé marcher dans le désert, s'est refait des souvenirs. Et près de six mois après, il recommence à chercher du boulot. Pour l'instant, il effectue des missions, en free-lance.  

S'offrir une pause

Laurent, ingénieur-son dans une radio parisienne, s'est quant à lui lancé, il y a deux ans, dans une reconversion. Il se destine désormais à l'hôtellerie de luxe. Aujourd'hui, il a fini les études, va partir quelques mois en Angleterre peaufiner son anglais. Mais, avant, il s'accorde une pause. Il ne prévoit pas forcément de partir loin. "Je veux surtout récupérer de l'énergie, pour lire, me promener, voir des expositions... Me remplir ! J'en ai besoin, après 14 ans de taf dans la même boîte", souligne-t-il. "Il y a plein de choses que je n'ai jamais pris le temps de faire et se jeter dans l'inconnu, c'est aussi flippant", admet-il. 

Eleonora, Laurent ou Matthieu ne le savent pas, mais ils font une "jobbymoon". Ce mot désigne le fait de s’offrir une période de carence entre deux boulots. Depuis juin dernier, et un article du New-York Times sur le sujet, le terme fait florès. Au point d'être présenté commune tendance émergente. Dans la lignée directe de "honeymoon" ou "babymoon", concepts qui consistent à s’offrir une pause ou partir en vacances avant ou après un gros changement de vie – se mettre en couple, avoir un enfant-, voilà donc cette volonté de s'accorder une pause entre deux emplois.

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Une occasion de se retrouver

Dans les faits, si le mot est peut-être nouveau, le phénomène existe déjà. Mais son succès actuel est sans doute révélateur des nouvelles réalités du travail. Car si sur le papier, si elle peut faire penser à des vacances, les pieds au soleil, la tête sous les cocotiers, cette période d’arrêt apparaît de plus en plus comme une nécessité, voire un luxe rare, pour le concerné. Celle de débrancher, de se ressourcer, pour des employés parfois surchargés et des vies sous pression.

Dans la pratique, cette "jobbymoon" revêt des formes multiples, en fonction des conditions d’emploi, du budget -car évidemment, tout est à ses frais- ou des passions personnelles : une semaine ou plusieurs mois, un voyage ou rester chez soi, délaisser les écrans, passer du temps avec ses proches, dormir mieux et plus et... prendre un temps pour réfléchir, en faisant un pas, de côté, de la course quotidienne. Car le point commun est surtout d’exorciser les vestiges de son dernier emploi avant d’aborder le suivant. Comme une phase de deuil, pour mieux renaître. 

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Tirer parti des creux dans la carrière

L’essor de ce temps de transition est aussi dû au fait que la jeune génération est amenée à changer de plus en plus souvent de job, là où les anciens effectuaient une carrière plus linéaire. "Auparavant, vous occupiez un emploi à vie chez un seul employeur et vous n’aviez jamais de véritables pauses", explique au New York Times John Challenger, directeur général de Challenger, Grey & Christmas, une entreprise de réinsertion de cadres. "Nous voyons maintenant beaucoup de gens qui décident de tirer parti des lacunes naturelles qui se produisent dans leur travail".

 A la différence d’un temps de chômage trop long, cette tendance est d’ailleurs plutôt socialement acceptée : le fait de vouloir couper un instant des Whatsapp, tweets, et autres commentaires, pour chercher un peu de temps libre, est presque considéré comme une coupure nécessaire. Le terme est même d'ailleurs utilisé -et conseillé- par les cabinets de recrutements, dans leur communication.

Reste que ces vacances n’en sont pas tout à fait. Dans un coin de la tête, reste toujours cet impératif de devoir un jour ou l’autre se remettre sérieusement en quête de travail. "Quand on n’a pas d’emploi fixe derrière, c’est toujours la limite", rapporte Eleonora. "On a envie de partir, de prendre l’air, mais on culpabilise vite et les impératifs financiers sont toujours là." Les coachs, eux, insistent sur le fait que si ce temps d’arrêt est important pour aborder un nouvel emploi avec un mental positif, il faut aussi se fixer des objectifs à accomplir.  Exemple extrême, une manager, citée par le New York Times, révèle qu’elle s’est rédigée une liste de tâches pendant sa "jobbymoon" : "manger des nouilles", "se faire masser" ou "aller à la plage"... 

Exemple extrême, mais qui illustre la nécessité de toujours se prendre en main avec des objectifs, sous peine de se perdre en cours de route en ne faisant que filer le temps. Même les voyages peuvent n'être qu'une fuite : "Ils sont intéressants car les gens  apprennent beaucoup sur eux-mêmes",  raconte Joy Line, une  coach de carrière, citée elle aussi par le quotidien new yorkais. "Mais vous devez savoir ce que vous espérez en retirer. Vous ne voulez pas utiliser les voyages comme une simple évasion entre un travail que vous n'aimez pas et le prochain que vous n'aimez pas".

*Les prénoms ont été modifiés. 

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