"J'ai vite déchanté" : quand le rêve de reconversion professionnelle se passe mal

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TÉMOIGNAGES - Alors que de plus en plus de Français disent penser à une reconversion, il arrive que celle-ci ne soit pas si rose que souhaité. Des salariés qui ont tout plaqué pour changer de travail et de vie nous racontent.

"Réinventez-vous." "Osez, foncez !" L’époque encourage à la reconversion, et les études sont là pour confirmer qu'aujourd'hui, tout le monde veut changer de vie. Neuf Français sur 10 auraient déjà pensé à se reconvertir, nous assurait ainsi un sondage du groupe AEF en 2017. Ils sont 64% à vouloir changer de métier, affirmait également une enquête Odoxa cette année-là, avant que l'Ipsos ne conclut plus récemment que 79% "aimeraient se réinventer", 47% déclarant "passer à côté de la vie".

"La motivation première chez les gens qui veulent changer de métier est le souhait d’avoir une activité plus en phase avec leurs valeurs, de retrouver du sens", analyse Anne-Claire Penet, du groupe AEF, qui organise chaque année le salon Nouvelle vie professionnelle. "Cela passe par le retour au manuel, ou à l’humain, comme dans le domaine des services à la personne, avec l’idée de se sentir utile, de se reconnecter avec son idéal de vie." Bref, tout le monde veut prendre un nouveau départ, au point que, comme l’écrivait le journal Le Temps en juin 2018, "tout plaquer" est devenu la "nouvelle mythologie contemporaine". A noter cependant, que si la quête de sens ou l'ennui au travail alimentent largement le robinet à reconversions, selon l'étude déjà citée de l’AEF, 27% des personnes interrogées le font pour rebondir après un incident professionnel.

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Pour Anaïs Roux, directrice de Wake-Up, une école qui accompagne les gens en reconversion, cette tendance n'est pas surprenante. "Il n’est pas étonnant qu’un Français sur deux soit en remise en question totale sur son job, car chacun est aujourd’hui davantage informé du champ des possibles pour oser voir et faire différemment", estime-t-elle.  D’autant que nombre de belles histoires de reconvertis heureux et "successfull" pullulent. Autant de modèles attirants qui encouragent à sauter le pas. Qui n’a pas entendu parler de ce cadre de la finance ayant acheté une ferme pour la transformer en maison d'hôte et se lancer dans le maraîchage bio ? Ou de cette directrice de marketing qui a monté son magasin de jouets ? Ou de cette attachée parlementaire devenue fromagère ? 

Sauf que, parfois, la reconversion tant rêvée se passe mal et la nouvelle vie n’est pas si rose que prévue. Géraldine, chauffeuse responsable des livraisons, avait ainsi choisi de se reconvertir à 50 ans en anticipant une fermeture de son entreprise. Elle a regardé les métiers à débouchés, et s’est tourné vers celui de boucher. Elle a donc passé un CAP boucherie,  et trouver un travail très rapidement. "Mais j’ai vite déchanté", nous raconte-t-elle. "Salaire de misère, pénibilité, horaires à rallonge, heures sup’ pas payées… Je suis en burn-out depuis juillet." Pierre et Marie, ingénieurs et des volontés d'indépendance, ont, eux, tout lâché pour ouvrir une crêperie en Loire-Atlantique. Mais dès le début, ils ont couru après les finances, enquillé les horaires à rallonge, vécu la difficile fidélisation de la clientèle… et ont dû fermer boutique trois ans après. Pierre nous explique avoir repris son ancienne vie d’ingénieur dans l’automobile. 

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Les difficultés financières

"Une des premières raisons qui fait que les reconvertis reviennent à leur situation d’avant est la difficulté financière", note Anne-Claire Penet. Parfois encore, c’est la terrible désillusion. Car le métier tant désiré n’est pas tel qu’espéré, pour des raisons diverses : incertitude du lendemain, isolement pour ceux qui travaillent seul, fait de n’avoir pas trouvé de meilleur équilibre vie professionnelle et vie personnelle. Giovanni, 51 ans, après de nombreuses années d’intérim dans le tertiaire et une maladie, a dû trouver une activité plus adaptée. Avec une petite expérience de bénévole en la matière, il a cru bon de se tourner vers le métier d’"infographiste metteur en page" : "Je me suis fait aider par un conseiller Pôle emploi, mais j’ai découvert les difficultés liées au fait de travailler seul : c’est dur d’avoir des contacts dans le milieu, et encore plus en étant débutant", soupire-t-il. "J'aurais besoin de faire une immersion en agence de com' ou chez un infographiste, car le seul diplôme ne suffit pas..."

Camille, 38 ans, diplômée de graphisme, a elle longtemps enquillé les petits boulots, par manque d’offres adaptées à son profil - assistante vétérinaire, vendeuse en outillage, enquêtrice panel, graphiste... Avant de se poser et choisir de devenir mandataire immobilier. Elle a, en effet, des qualités précieuses pour le job : très bon contact, capacité à faire se projeter les clients, vrai sens de l’empathie. "Mais la base du métier, c'est l'âme commerciale, chose que je n'ai pas", souffle-t-elle. "C’est difficile pour moi de faire du démarchage, pourtant indispensable." Elle se découvre, dans un secteur géographique très concurrentiel, une "timidité insoupçonnée", "un manque de confiance en soi", une "difficulté à se faire sa place". Et avec ça, surgissent d'autres aspects plus négatifs du métier, comme celui d’être tenue pour responsable par les clients mécontents, mais aussi… la précarité financière. "Nous sommes à notre propre compte : si nous ne vendons pas de bien, l'argent ne rentre pas. Et il faut au minimum trois mois pour finaliser une vente, et encore si tout se passe bien !" Au point qu’elle se dit aujourd’hui qu’elle pourrait se lancer vers autre chose. Elle reconnaît un parcours "atypique" : "Je ne suis jamais restée plus de 4 ans 'enfermée' dans le même travail", constate-t-elle. "J'ai l'impression de courir après quelque chose mais je ne sais pas quoi. Je ne sais même pas s'il y a un métier fait pour moi mais je sais m'adapter aux jobs et aux demandes..."

Est-il vraiment nécessaire de changer ? Est-ce que vous ne pourriez pas trouver votre bonheur avec ce que vous avez aujourd’hui ?- Anne-Claire Penet, du salon Nouvelle vie professionnelle

Camille est sans doute un bel exemple de ces profils un peu perdus face à la myriade de possibilités qui s'ouvrent à eux. "La génération qui veut se reconvertir, c'est globalement les 35-50 ans", développe Anne-Claire Penet. "C’est une génération qui a beaucoup suivi le schéma dicté par les parents, fait les études qu’on lui disait de faire. Et elle se retrouve aujourd’hui à la croisée de deux chemins : d’un côté, des études faites pour rentrer dans une case assez précise, et de l’autre, un champ des possibles énorme qui s’ouvre à elle, avec internet, l’uberisation, une réforme de la formation qui nous dit qu’on a des droits..." 

Et si ces histoires de changement de vie n’étaient qu’un triste miroir aux alouettes ? Car là où la génération précédente avait tendance à se contenter de ce qu'elle avait, celle d'aujourd'hui, face à toutes ces possibilités, peut avoir du mal à se satisfaire de ce qu’elle a. En fait, il faut surtout se poser les bonnes questions, estime Yves Deloison, fondateur de Toutpourchanger.com et auteur de Réussir sa reconversion. "Une reconversion n’est pas une démarche facile ni simple, elle implique de s’y impliquer et s’y appliquer", estime-t-il. "Il y a tout un cheminement à effectuer en amont, en remettant tout à plat : d’abord, être sûr que c’est d’une reconversion dont on a besoin. On peut se méprendre sur les raisons qui font qu’on ne veut plus faire ce job. Le fait, par exemple, d’être dégoûté de son métier à cause de chefs ou collègues : peut-être qu’il suffit de changer d’entreprise ou de statut." "Certains reconvertis peuvent être aussi déçus parce qu’ils n’ont peut-être pas assez fait un travail d’introspection", abonde Anne-Claire Penet. "Est-il vraiment nécessaire de changer ? Est-ce que vous ne pourriez pas trouver votre bonheur avec ce que vous avez aujourd’hui ?"

Ne pas idéaliser le futur métier

Un autre enjeu est d'éviter toute idéalisation. "Sont souvent avancés dans les reconversions le fait de gagner en liberté, de mieux équilibrer sa vie professionnelle, voire d’avoir une meilleure rémunération", note Anne-Claire Penet. "C’est un peu un leurre, et on ne le dit pas assez : oui, les gens sont plus épanouis car ils font quelque chose qui les passionne davantage, mais ce n’est pas pour cela qu’ils travaillent moins, ou qu’ils voient plus leurs enfants ! Et les revenus insuffisants restent l'une des principales difficultés évoquées ! L'herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs, on peut être tout seul dans son bureau, toute la journée pour trouver ses clients... Il faut bien prendre conscience des à-côtés, qui ne sont pas souvent évoqués. Sinon, on va au casse-pipe."

"Avant d’envisager ce nouveau métier, il faut comprendre ce que cela signifie au quotidien", complète Yves Deloison, citant ce vif désir d'entrepreneuriat, qui apparaît parfois comme la solution à tous les problèmes. "Aujourd’hui, on nous encourage beaucoup à être autonomes, à se mettre à notre compte. Cela peut marcher, mais ce sont des conditions un peu particulières qu’il faut être en condition d’accepter : cotisations, charges élevées, gestion administrative lourde, travail de prospection… Tout le monde n’est pas fait pour ça !" Il faut aussi, surtout, prendre conscience qu’aucune situation n’est parfaite. "Il faut mettre les pour et les contre dans la balance, et trouver le point d’équilibre", dit Yves Deloison. Anne-Claire Penet complète : "La situation idéale n’existe pas, il faut trouver celle qui correspond à son caractère, et ce n’est pas si facile. Il faut bien se connaître et savoir ce qu’on veut : est-ce vraiment changer de métier ou changer quelque chose dans sa vie actuelle ?"  

Souvent, passé ce premier travail d'introspection, une formation,  voire une aide sont nécessaires. Ce qui est sûr, c’est que reconversion réussie ou pas, la plupart de ceux qui se sont lancés se montrent satisfaits d’avoir sauté le pas. "Ceux qui ont réussi nous disent qu'ils ont acquis de nouvelles compétences, qu'ils se sentent plus épanouis", note Anne-Claire Penet. "Et même les autres, nous disent : "Cela ma aussi appris que je pouvais le faire, que j’étais libre. Que changer de métier, cela se fait !"

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