"Je veux montrer qu'on peut vivre, et pas survivre" : comment Jean-Philippe est devenu un "handipreneur" à succès

"Je veux montrer qu'on peut vivre, et pas survivre" : comment Jean-Philippe est devenu un "handipreneur" à succès
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TÉMOIGNAGE - Il était un chef d’entreprise à la brillante carrière. Jusqu’à un accident qui l’a laissé lourdement paralysé. Dans un livre qui vient de paraître, "La différence est une chance", Jean-Philippe Murat raconte son combat pour se reconstruire et défendre les handipreneurs, les handicapés entrepreneurs.

Jean-Philippe Murat a eu plusieurs vies. L’une d’elle a été stoppée net, un soir, dans une piscine. C’était en 2006, chez des amis à Rodez. Soirée joyeuse, alcoolisée. Il est tard, pas loin de minuit. Il veut prendre l’air et saute dans la piscine. Un long, beau plongeon. C'est là que tout craque. Que le chaos surgit.

"Une grande douleur m’envahit", raconte Jean-Philippe Murat. Dans la piscine, son corps flotte, immobile. Il ne ressent rien, il ne peut pas bouger, il est en train de se noyer. "En fait, j'ai tapé contre les marches de la piscine. Je le saurai après, mais je me suis fracturé deux cervicales, dont les éclats d’os ont sectionné ma moelle épinière, à plusieurs endroits." Un ami sort, le voit, et Jean-Philippe part pour "la totale" : "Samu, hélico, transporté à Toulouse". 14 heures d’opération, une greffe d’os. Un matin, il se réveille du coma. "Je ne sentais plus rien. Et je me suis rappelé l’accident, j’ai réalisé tout de suite que j'étais handicapé, et lourdement. Tout le corps", dit Jean-Philippe Murat. "On se retrouve plongé au milieu d’un grand désert, de questions obsessionnelles. Pourquoi moi, pourquoi ce jour-là, pourquoi en pleine réussite, comment vais-je faire avec mes enfants, comment vais-je reprendre mon activité alors que je viens juste de racheter une entreprise de 70 salariés ? On se sent seul au monde." Il n'a pas 40 ans.

J’ai entrepris une grosse introspection, vers la résilience, l’acceptation de moi-même, de mes nouvelles faiblesses- Jean-Philippe Murat

Les questions ont le temps de tourner. Car Jean-Philippe va passer des mois, bloqué, dans sa chambre d’hôpital, sous respirateur artificiel. Des mois entiers à chercher des réponses. A se sentir terriblement coupable, responsable, à se replier, à être dans le déni. "Au bout du 3e mois, j’ai commencé la rééducation, suis passé progressivement en fauteuil,  à la station assise. Mais je ne pouvais pas bouger mes bras." 

Dans sa vie d’avant, Jean-Philippe a été producteur de télé pendant 8 ans à Paris, est redescendu en Occitanie avec sa famille, a monté plusieurs affaires. Homme d’affaires, entrepreneur à succès. Et le voilà là, dans ce lit, à ne pouvoir bouger que la tête. C’est tentant, dans ces moments, de s’effondrer. Mais Jean-Philippe l'affirme, "il a toujours eu un coefficient de résistance à la souffrance physique assez supérieur à la moyenne". Et un mental fort. Ses questions, ils les affrontent. Et entreprend une lente phase de reconstruction. Physique d’abord. "Dans ce malheur, j’ai récupéré une partie de mes bras, même si je ne peux pas me servir de mes mains", raconte-t-il. "On m’avait dit que je ne bougerais que la tête, mais avec la force psychologique, on arrive à aller au-delà de limites qu’on pense impossibles."  Il soigne, surtout, le psychisme. "J’ai entrepris une grosse introspection, vers la résilience, l’acceptation de moi-même, de mes nouvelles faiblesse, j’ai pu me reconstruire."

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Au bout de trois mois en centre de rééducation, il ne bouge toujours pas, mais commence à faire des réunions autour de son lit avec ses équipes. Et le monde du travail est moins bienveillant que le cercle familial. "Les préjugés sur le handicap moteur sont forts", soupire Jean-Philippe. "Vous avez pris un coup physique, mais c’est très souvent associé à une déficience mentale. J'ai vu que les managers se posaient beaucoup de questions : comme on était dans une chambre hyper médicalisée, ils se demandaient si j’étais en capacité intellectuelle de diriger cette société". Les salariés, eux, envoient de temps en temps des petites cartes, signées par tous. "Cela m’a redonné le goût de me battre pour cette société, que j’avais racheté à la barre du tribunal, qu’il fallait reconstruire de fond en comble."

Je voyais, au fond de leurs yeux, que c’était lié à mon handicap. Ils se disaient "il n'est plus capable"- Jean-Philippe Murat

Un an après, Jean-Philippe Murat revient physiquement dans la société. En fauteuil roulant électrique, mais prêt. Il arrive à se déplacer. Il ne peut pas écrire, mais arrive à taper à l’ordinateur. "En revanche, je n’ai qu'une capacité de trois heures d’ordinateur, après je tremble, ce n’est plus possible. Mais je bosse 12 heures par jour comme un fou furieux, c'est juste que je m’organise différemment." Sauf que là encore, les préjugés frappent. Coup sur coup, son cadre commercial et son directeur artistique partent. "Ils m’ont annoncé leur départ alors que j’étais à peine dans les bureaux", se rappelle Jean-Philippe. "Ils sont partis à la concurrence. Cela a été très dur. Ils n'ont pas osé m’expliquer les raisons, même si je voyais, au fond de leurs yeux, que c’était lié à mon handicap. Ils se disaient : 'il n’est plus capable'." 

Surgit, à nouveau, la culpabilité. Celle de se dire qu’il n’est pas redevenu un manager comme les autres. Qu’il n’a pas la confiance de ses salariés. Il n’a plus, non plus, celle de ses actionnaires, qui essaient de le "dégoûter" de son poste en conseil d’administration. Ni même celle des banques, et des assureurs. "C’est d’ailleurs le principal frein qu’ont tous les chefs d’entreprise handicapés. Il n’y a pas de solution." Mais il lutte, s’acharne. "J’ai été entrepreneur avant, je l’ai été après. J’ai bien vu la différence, les manques de confiance, qui viennent toujours des mêmes voies ", dit-il. Et c’est ça, son combat : changer les mentalités : "Nous sommes dans une société où l’individualisme, la productivité, les standards de beauté et de performance sont prépondérants, où l’on est résumé à un statut social… Il faut faire sauter cette barrière, cette norme, montrer qu’il y a quelqu’un derrière cette fonction."

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L'innovation technologique au service des handicapés

Jean-Philippe Murat en est sûr : "La différence et la diversité enrichissent la culture sociétale, la culture d’entreprise. Il y a un phénomène qui marche à chaque fois, quand une personne handicapée travaille dans un service, c’est l’empathie, l’écoute, la collaboration qui se créent." Pour porter ce combat, il fonde en 2012 les Handipreneurs, association pour laquelle il délaisse peu à peu sa casquette de chef d’entreprise. "C'est un réseau, avec une plateforme de financement participatif, mais aussi un média qui vise à valoriser la handiéconomie, et un site ressource pour les société handiaccueillantes", détaille-t-il. 

A côté de ça, il défend un projet de loi devant l’Assemblée nationale. "On demande la mise en place d’un statut privilégié de chef d’entreprise handicapé, car nous n’exerçons pas dans les  mêmes conditions qu’un chef d’entreprise normal, avec, notamment, la création d’un fond de dotation ou de garantie de prêts bancaires." En projet aussi, en avril, la mise en place d'une journée nationale de l’Handipreneur. "C’est une véritable économie. Il  y a 75.000 chefs d’entreprise handicapés en France, ce n’est pas rien !" Jean-Philippe vient, enfin, de sortir son livre, "La différence est une chance", aux éditions Dokkuments, qui mêle témoignage et développement personnel.  "J'ai voulu montrer qu’il y avait un chemin possible, pour vivre et pas pour survivre. Il faut aller puiser au fond  de soi-même des méthodes pour déplacer ses limites. C'est un livre handidépressif !" Jean-Philippe vient aussi de racheter une société. Il n’arrête pas. "Je suis un hyperactif, je l’étais avant, et je le suis redevenu après." Comme quoi, il y a des choses qui ne changent pas.

> "La différence est une chance, un témoignage qui pulvérise les clichés sur le handicap", par Jean-Philippe Murat, 15 euros, aux éditions Dokuments. Détails sur www.leshandipreneurs 

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