"L'autre devient un obstacle à sa réussite propre" : au travail, sommes-nous tous devenus des "cannibales en costume" ?

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ENTRETIEN 1/2 - Dans "Cannibales en costume - Enquête sur les travailleurs du XXIe siècle", le chercheur et sociologue David Courpasson explore les nouveaux rapports à l'intérieur de l’entreprise dans un monde du travail qui devient de plus en plus violent. Première partie de notre entretien, centrée sur l'individu.

Il y avait, au XIXe siècle, les usines. Les ateliers, les mines, la forge qui flambe, ce souffle chaud, cette saleté, ce bruit, cette violence du travail. L'usine était vorace, violente, presque... anthropophage. Aujourd’hui, les entreprises sont couleurs pastel, abritent de joyeux canapés, des salles de réunions transparentes et vivantes. Tout y est doux et les employés sont souriants.  

Mais ces deux mondes sont-ils, dans le fond, si différents ? Ce cocon de l'entreprise moderne n'est-il pas "un enchantement illusoire masquant les mécanismes d'un véritable carnage social", comme l'écrit David Courpasson ? Pendant 30 ans, ce sociologue s'est penché sur les mutations du monde du travail et les tragédies vécues dans les ateliers et les bureaux. Il vient de publier Cannibales en costume, enquête sur les travailleurs du XXIe siècle (éditions François-Bourin). 

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La définition stricte du mot cannibalisme est "manger un autre". Cette métaphore prend tout son sens dans le monde du travail- David Courpasson, sociologue

LCI : Selon vous, l’entreprise actuelle, moderne, avec ses couleurs et ses employés souriants, n’est en fait pas si différente de l’usine ancienne. 

David Courpasson : Dans les deux cas, nous sommes dans un contexte social où le cœur du réacteur est une course qui épuise les corps et les esprits. Course après la chaîne, après la machine ou le chronomètre ; course contre les autres, contre soi-même pour être vu comme le meilleur, le plus parfait ou simplement celui qui suit le rythme… Que l’organisation soit souriante ou pas, colorée ou pas, le sort du travailleur est donc similaire : être "recraché" à la fin du poste, du contrat ou du projet vers un avenir qui dépend largement de cette capacité à suivre le rythme démentiel imposé par le chronomètre. Même dans les fonctions les plus qualifiées, le juge de paix reste souvent la rapidité, la vitesse d’exécution, et non la qualité du travail, du service ou de l’objet produit. 

Vous utilisez le terme "cannibalisme". C’est très fort et évoque des comportements primitifs. N’est-ce pas disproportionné ? 

David Courpasson : C’est très fort en effet. L'expression évoque effectivement la violence primitive des rapports de concurrence entre individus. Mais si l’on reste à la définition stricte du mot cannibalisme, c’est-à-dire manger un autre, alors la métaphore prend tout son sens dans le monde du travail, et même au-delà. Si l’autre devient principalement un concurrent, un obstacle à sa réussite propre, quelqu’un avec lequel nous avons globalement une relation de type "guerrier", alors celui qui gagne a, en quelque sorte,  "bouffé l’autre". Mais je n'ai pas inventé cette métaphore : ce sont les gens du terrain qui emploient cette idée, comme une image mais aussi comme leur expérience concrète.

On devient alors prêt à tout- David Courpasson, sociologue

Comment devient-on un "cannibale en costume" ?

David Courpasson : On le devient lorsque l’on est confronté personnellement à des situations de tension violente dans lesquelles "soit je gagne soit je perds". On devient alors prêt à tout. Le travail, malgré tous les discours sirupeux qui l’entourent, n’est pas un lieu où l’on fait des compromis : quand il faut choisir quelqu’un à promouvoir ou à licencier, c’est l'un ou l’autre, rarement les deux. Par ailleurs, l'autre devient de plus en plus un étranger, pas forcément digne d’intérêt. Nous oublions vite les gens qui partent, qui sont punis, qui pleurent ou qui tombent malade… Notre indifférence plus ou moins volontaire produit aussi le "cannibalisme" tel que je l’envisage dans le livre.

Vous parlez d'indifférence et de la disparition de la fraternité entre salariés. Une sorte d’accoutumance, d’apathie. Mais est-ce réellement nouveau ?  

David Courpasson : Il y a beaucoup d’invariants dans les rapports sociaux au travail depuis un siècle. Ce qui est nouveau, ou en tout cas récent, c’est le fait que les désirs même de solidarité se sont largement amoindris. Je vois par exemple des individus qui renoncent à investir dans les collectifs durables, qui ne voient pas les "camarades" de travail comme des soutiens potentiels, qui hésitent à s’impliquer dans l’existence de l’autre. Dans le passé, ces formes de rapport social étaient effectivement plus présents dans les univers usiniers où la solidarité (de classe, d’équipe, d’atelier…) était presque une figure imposée pour s’en sortir. D’un certain point de vue, le travailleur d’aujourd’hui ne compte que sur lui-même et devient par conséquent à la fois plus vulnérable et plus agressif. Il est mû par la crainte du lendemain car il ne décide finalement de pas grand-chose sur son avenir personnel.

Vers une "morale de l'indifférence" ?

A vous lire, ce durcissement des conditions de travail commun, avec ces règles et ces rythmes de plus en plus strictes et rapides, aggrave les hostilités réciproques.

David Courpasson : Oui. C'est aussi un fait d’observation : le travail aujourd’hui est caractérisé par l’empressement et la vitesse. Non seulement cela énerve les gens qui n’ont donc de facto plus le temps de réaliser un travail de qualité, mais de surcroît, cela tend irrémédiablement les rapports de travail et la vie commune. J'en reviens à la question de l’entraide, de l’appui de compétence : pourquoi devrais-je aider mon collègue alors que je sais que lui ne le ferait pas ? Et surtout, l’aider me fait perdre mon temps ! On retrouve ici un comportement social assez usuel de nos jours qui consiste à justifier mon peu d'inclination à m’occuper des autres, faibles ou réclamant du secours, par manque de temps et/ou de disponibilité d’esprit. 

Parmi les personnes interrogées, sentez-vous cette "prise de conscience" d’être pris dans une machine ? Comment réagissent-elles ? Cynisme ? Déni ?

David Courpasson : La conscience est forte, c’est bien le problème. J'en fais une affaire de complicité obligatoire… comme si personne n’avait d'autre choix que de tenter de garder la tête hors de l’eau, quitte à appuyer sur celle du copain. Je crois que ce fonctionnement est devenu, en quelque sorte, normal. C'est pourquoi je suggère de parler d'une "morale de l’indifférence", ou de la "lutte entre pairs".

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Tout est précaire : les sorts, les critères, les jugements, la légitimité des décisions, et in fine, la confiance- David Courpasson, sociologue

Selon vous, ce rapport social serait passé de "solide" à "liquide". Pouvez-vous détailler ?

David Courpasson : Cette métaphore est empruntée au sociologue Zygmunt Bauman. Pour schématiser, il fut un temps où la durabilité des engagements permettait aux individus d’anticiper un peu leur futur. Aujourd'hui, nous sommes entrés dans une culture de la précarité : les individus font leur l’idée que demain sera un jour dont ils se savent rien de précis. Et demain, quel qu’il soit, sera un moment dont ils ne comprendront pas toujours les raisons : pourquoi suis-je promu ou puni ? Pourquoi mon collègue a-t-il "pété les plombs" ? Où est passé le voisin de bureau ? Pourquoi cet individu a-t-il obtenu le poste alors que "tout le monde sait" qu’il est mauvais ? Un flou entoure les raisons pour lesquelles nous suivons tel ou tel chemin. Tout cela est la "liquidité". Tout est précaire : les sorts, les critères, les jugements, la légitimité des décisions, et in fine, bien entendu, la confiance que je peux accorder à tel ou tel individu.

> Retrouvez la suite de l'entretien avec David Courpasson vendredi prochain dans la rubrique Work.

> "Cannibales en costume", de David Courpasson, aux éditions François-Bourin.

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