"Le flex-office est rejeté par les jeunes !" : pourquoi, pourtant, les entreprises adoptent ces bureaux partagés

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INTERVIEW - Alors que les entreprises cèdent les unes après les autres à la tendance du flex-office, où les salariés n’ont plus de bureau attitré, qu’en pensent les salariés ? Et surtout les jeunes, qui vont évoluer dans ce modèle ? Ils ne sont peut-être pas si emballés que cela, selon Ingrid Nappi-Choulet, professeur de management à l'Essec.

Son étude a fait grand bruit, dans le petit monde feutré de Linkedin. 10.000 vues, une centaine de commentaires.  "Je vous confirme que le sujet est brûlant" affirme à LCI Ingrid Nappi-Choulet. Cette professeur de management à l’Essec vient de créer une chaire "Workplace management" pour décrypter les métamorphoses du monde du travail. 


L'étude en question ? "Le flex-office rejeté par les jeunes générations".  Autant dire l’équivalent d’un gros pavé dans la mare, à une époque où les entreprises et cabinets de tendance ne jurent que flex-office -c'est à dire sans bureau fixe- et dans des espaces ouverts aux quatre vents. Pourquoi alors les entreprises développent-elles ces bureaux a priori peu  conformes aux attentes ou aux besoins des salariés ? 

Personnalisation et appartenance à un espace de travail physique

LCI : Quelles sont les principaux enseignements de votre étude ?

Ingrid Nappi-Choulet : Précisons d'emblée que notre enquête ne nous permet pas de généraliser ces résultats à tous les salariés. Mais elle montre, en revanche, que les futurs talents ont besoin de certains repères pour s’épanouir dans leur vie professionnelle. Ce sont justement "aller travailler au bureau" et "avoir un bureau attitré". Ils sont également nombreux à demander une hiérarchisation marquée. Dans notre étude, les étudiants affichent enfin largement leur préférence d'abord pour un bureau individuel fermé (31%), un bureau individuel partagé (26%) ou un open-space (26%). Contrairement aux idées reçues, le flex-office s’avère être très faiblement plébiscité : seuls 8 % le citent comme premier choix, alors que 83% souhaitent un bureau attitré. Or, les nouveaux formats d’espaces de travail sont basés justement sur le manque d’une hiérarchie apparente. Ils ne permettent pas la personnalisation, ni l’intimité, deux aspects importants pour le bien-être au travail. 


Comment expliquer cette envie de bureau, à l'ancienne ?

Le bureau est perçu comme un endroit pour créer des liens et interagir avec les collègues. Pour les étudiants, le bureau attitré marque aussi l'appartenance à l’entreprise et au groupe : ils ont besoin de ce repère pour se projeter dans l’entreprise. La preuve avec quelques verbatims : "Je suis plus productive dans un espace de bureau qui m'est familier que si je change d'espace de travail quotidiennement", "il est important pour chacun d'avoir un lieu auquel s'attacher et que l'on peut s'approprier afin de se sentir en confiance et ce pour pouvoir travailler sereinement", "les espaces de co-working sont intéressants mais je pense qu'ils ne se prêtent qu'à des événements ponctuels (réunions, brainstorming)".

Demande de hiérarchie et de frontières claires

Vous mesurez les attentes des jeunes salariés depuis plusieurs années. Y-a-t-il des évolutions flagrantes ? 

A l’heure du nomadisme digital et de la possibilité de travailler n’importe où, les étudiants veulent donc avoir des repères, marqués par cette demande d'une hiérarchie plus apparente au sein des entreprises. Nous avons aussi remarqué l’importance de la séparation entre la vie privée et la vie professionnelle. D’où l’importance du bureau pour bien délimiter la frontière. 


Comment alors expliquer que les entreprises déploient des bureaux ouverts, a priori si peu en phase avec les envies des salariés ?

Il y a plusieurs raisons, comme offrir un espace de travail qui favorise l’interaction, la créativité et la performance des équipes et qui attire des talents. Mais nous ne pouvons pas le nier : la question financière est également importante. Ces nouveaux espaces concernent d’ailleurs d’abord Paris et les grands groupes, où le prix du mètre carré par poste de travail est très élevé. 

Derrière la logique économique de l'immobilier d'entreprise

La logique économique reste-t-elle tout de même la première raison qui préside à l’open-space, puis au flex-office ?

Rappelons quelques éléments de contexte. Depuis la crise financière de 2008, l’immobilier d’entreprise est dominé par une vision très financière et le directeur immobilier a acquis une importance stratégique. C'est en effet devenu le deuxième poste de dépenses, derrière les salaires. Sont aussi arrivés la révolution RSE, le green-office, les nouvelles certifications environnementales. Alors, à l'échéance des baux signés il y a une dizaine d'années avec les grandes foncières, les rapports de force ont été modifiés. 


La plupart des entreprises ont quitté les centres-ville pour la périphérie urbaine, dans des immeubles jolis et récents, aux certifications environnementales brillantes et plus économiques. Pour faire accepter cette décentralisation, elles ont engagé une réflexion sur l'espace de travail, avec des bureaux mieux conçus, des espaces dédiés pour les rencontres, dans la tendance managériale du moment du travail collectif. Mais comme c’est en périphérie, on s'est rendu compte, qu'avec le télétravail et le fait que les gens ne travaillent pas 24h par jour, que 50% de l’espace et du temps  ne sont pas occupés. Or cela coûte très cher. Et c’est tout l’intérêt du flex-office : il réduit considérablement les coûts puisqu’il n’y a plus de poste de travail. On peut mettre autant de salariés qu’on veut sur un espace qui, si on respectait les ratios classiques, devrait être plus grand. 

Tout est dans la nuance et le juste milieuIngrid Nappi-Choulet

Mais ces aménagements sont-ils si avantageux pour l’entreprise ?

Les plateaux ouverts en open-space permettent une économie de surface entre 10 et 40%. Mais les entreprises qui passent au flex-office ne réduisent nécessairement pas les surfaces, puisque l’espace "économisé" est restitué aux employés en forme d’espaces de détente, salle de sport, de lieux pour se restaurer... Le coût réel du flex-office devrait donc considérer ces aspects, ainsi que d'éventuels impacts sur la satisfaction et la performance des employés. Il n’y a pas de travaux là-dessus. La chaire "Workplace Management" que j’ai créée à l’Essec a justement pour objectif de réfléchir au coût réel de ces nouveaux espaces. 


Peut-on aller jusqu’à dire que ces aménagements sont mauvais pour le salarié ?

Il ne faut pas condamner le flex-office. Tout est dans la nuance et le juste milieu, en fonction des métiers et des fonctions. Certaines entreprises, comme Danone, l'ont généralisé totalement. Mais d’autres ne l’ont intégré que pour certaines fonctions. L’idée n’est pas de mettre tout le monde en flex-office, mais plutôt ceux qui ne sont pas régulièrement présents sur le lieu de travail, qui reviennent au bureau juste pour se connecter ou être en réunion. Dans des grands cabinets de conseil, par exemple, cela a un sens. Mais imposer du flex-office à des salariés qui sont totalement sédentaires, cela peut poser question. 

Retour vers le futur ?

Existe-t-il des exemples de retour en arrière aux bureaux fermés ? 

Non. Mais certaines grandes entreprises ont commencé à faire revenir les employés en entreprise et à déconseiller fortement le télétravail. Aux Etats-Unis, c’est le cas notamment de Yahoo et IBM. L’idée derrière ce retour au bureau est de retrouver les interactions face-à-face entre les employés, qui favorisent la créativité et la productivité au sein des équipes. 


Mais je ne pense pas que nous allons revenir au bureau fermé. Les immeubles ne sont plus du tout conçus dans cette optique. Et aujourd’hui, on ne peut plus travailler comme cela, parce qu’on a besoin  d’être dans l’interaction, de susciter l’innovation. Or pour cela, il faut collaborer, et donc disposer d'endroits où se réunir. En revanche, il y a un "gap" entre le fait de ne plus avoir de bureau attitré  ou de disposer d'un bureau style open-space, partagé à  4 ou 5 où vous retrouvez encore votre espace de travail, votre environnement. 


> Lire aussi : Après l'open-space et son bruit, voici le flex-office et ses sans-bureaux-fixe : ces aménagements de travail nous rendent-ils fous ?

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