"Le lieu lui-même est devenu le contenu d’une œuvre" : quand les artistes s'immergent dans le monde du travail

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IMMERSION - C’est une première : à Paris, le Carreau du Temple organise du 27 au 30 juin une Biennale consacrée aux résidences d’artistes en entreprises. Que peuvent s’apporter ces deux mondes a priori opposés ? LCI est allé discuter avec Hortense Soichet, photographe, auteure de "Ceux du 11e Lieu" et qui a travaillé sur les usages du coworking.

Ce sont des yeux. Des yeux concentrés, tatillons, endormis, appliqués, précis. Des yeux fatigués, allumés ou tirés. Ce sont des yeux de travailleurs. Sur quoi planchent-ils ? Ceux-ci semblent lire, ces autres tressautent, passant d’un écran à un autre ; ceux-là regardent, attentivement, on ne sait quoi. Ces yeux sont filmés et se succèdent sur une vidéo d’une dizaine de minutes, intitulée "Ceux du 11e lieu". Elle est l’œuvre d’Hortense Soichet. Cette photographe a passé trois mois au 11e Lieu, un espace de coworking, rue Jean-Pierre-Timbaud (Paris, 11e arrondissement), avec l'idée d'en explorer les usages.

Une artiste en immersion dans le monde du travail... Drôle d'idée, non ? C'est pourtant tout le concept du programme PACT(e), qui permet des résidences d'artistes en entreprise. Avec l'idée que ces deux univers se croisent, se découvrent, s'enrichissent mutuellement. Et c'est ce qu'a donc fait Hortense Soichet. Elle a posé son regard d'artiste. Elle a regardé les lieux, les gens, la manière dont les gens s’appropriaient les lieux, les traces qu’ils laissaient. 

Les "tiers-lieux", un espace entre deux mondes

"Je m'intéresse aux mutations du monde du travail, aux manières de travailler, aux façons dont le travail conditionne nos modes de vie", raconte-t-elle à LCI, assise sur un canapé du 11e Lieu. Elle avait déjà fait une résidence, en 2014. C'était près de Toulouse, à la Caisse d’Epargne. Elle avait alors suivi les salariés dans leur déménagement. En avait tiré des photos type avant/après, de temps figés d’individus un peu perdus dans des bureaux blancs, impersonnels, plus petits, fermés. "Je voulais comprendre la façon dont ils avaient vécu ce changement, comment ils se réappropriaient le lieu, leur relation à l’espace." Elle a aussi planché sur les mondes ouvriers, a écumé les zones logistiques, les entrepôts, les périphéries de villes, pour comprendre leurs vies. 

Quand elle a été sollicitée par le Carreau du Temple pour une nouvelle résidence et que cet espace de coworking  lui avait été alloué, elle s’est interrogée. "Sur le site, les visuels sont très beaux, la communication très bien faite. C’est très séduisant, très lisse, par rapport aux terrains auxquels j’étais habituée. Mais j’avais envie de travailler sur le "tiers-lieu", cet espace entre le monde domestique et le monde du travail." 

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J’étais fascinée par leur regard, leur concentration- Hortense Soichet, photographe

Alors elle est allée voir. D’avril à juillet 2018, elle s'est rendue sur place deux ou trois jours par semaine. Pour observer. Parler aux gens. Prendre des photos. Cet espace de coworking a d’ailleurs une particularité : celle de faire se côtoyer des artistes, qui peuvent louer des bureaux, et un café coworking. "Je voulais comprendre ce qui motivait les personnes à venir travailler dans un tel lieu", se souvient Hortense Soichet.

"Ce qui m’a vite surprise, c’est le rapport aux outils de travail : il y avait une dématérialisation des outils, et du coup un rapport à l’écran qui m’a tout de suite attirée. En observant les gens dans leur manière de travailler, j’étais fascinée par leur concentration, leur regard, la diversité des manières dont il va traduire ou pas ce qu’ils sont en train de faire. J’ai commencé à le filmer car ce qui se dégage de leur visage, c'est un vraiment un geste que je voulais approcher." Elle filme par exemple cet écrivain, hyperconcentré sur la traduction de son livre ; cet autre qui travaille avec deux écrans sur de la création d’images 3D ; ce constructeur de bateau qui modélise ses maquettes, ces graphistes, photographes. Petit monde qui turbine en silence.

L'un d'eux m'a dit : 'C'est exactement comme aller chez le psy' !- Camille Cottet, cofondatrice du 11e Lieu

Que viennent-ils donc chercher, ces travailleurs des tiers-lieux ? Certains sont arrivés là par leur boîte, pour qui c’est moins cher que de louer des bureaux ; d’autres, indépendants, de 24 à 40 ans, ne peuvent plus travailler chez eux entre le canapé-lit et la télévision. "Pour beaucoup, c’est la nécessité de retrouver une structure, un cadre, des horaires", constate Hortense Soichet. Car dans ces espaces qui veulent réinventer le travail, les utilisateurs semblent garder la même temporalité, le même rythme calé que peut avoir le travailleur d’entreprise. "Mais ils le choisissent ! Ils peuvent choisir leur lieu de travail, les personnes à qui ils parlent. Si cela ne leur convient pas, ils sont tout a fait libres d’en partir. Ils ont cette liberté."  

Au 11e Lieu, les habitués ont adopté l’artiste. "Le lieu lui-même est devenu le contenu d’une œuvre. Et le regard qu’elle a eu sur l’humain dans le lieu est très intéressant", constate Marie Roussel, l'une des trois cofondatrices de la structure. "C’est finalement cela un tiers-lieu : son ADN ne vient pas de la décoration ni des événements mis en place, mais des gens qui l’occupent. Quelque chose de particulier se passe : ce sont nos clients -ils louent leur espace-, mais ici, c’est chez eux. L’espace devient très intime." Et quasi thérapeutique : "Dans ce café, les gens paient le temps passé", détaille Camille Cottet, autre cofondatrice. "L'un d'eux m'a dit récemment :  'c'est exactement comme aller chez le psy : tu paies. Donc tu t’investis, tu es productif'".

Plus généralement, au 11e Lieu, où l'on cherche déjà à mêler art et monde du travail, on estime évidemment que les deux univers ont beaucoup à s’apporter. "L’un peut servir l’autre, à partir du moment où le respect est mutuel", réfléchit Marie Roussel. "Il y a des regards qui se posent sur ces deux mondes d’un côté et de l’autre, des regards intéressants à observer." Camille Cottet complète : "Cela apporte aussi des choses subtiles, pas quantifiables :  nous fonctionnons beaucoup par communautés,  nos amis sont ceux avec qui nous avons effectué nos études ou le même métier".  "Pour les artistes, c’est la même chose : chacun vit dans son petit milieu clos", relève la jeune fille. 

"Ici, l’ingénieur peut devenir ami avec un artiste, qui lui apporte aussi son point de vue, l'emmène à une expo, un loisir qu'il n'aurait pas eu auparavant. Cela joue sur la créativité… et détend l’atmosphère de part et d’autre : ce n’est pas plus facile d’être dans un milieu d’artistes que dans un milieu de startup où les gens se tirent la bourre !"

> Biennale des artistes en résidence en entreprises, du jeudi 27 au dimanche 30 juin au Carreau du Temple, à Paris.

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