Sexisme au travail : et si le "nudge" permettait d’accélérer l’égalité hommes-femmes ?

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DÉCRYPTAGE - Le "nudge", cette manière d'influer sur les comportements via l’environnement, commence à investir la vie d’entreprise. Eric Singler, l’un des experts français du concept, est convaincu de son utilité sur de nombreuses problématiques, comme celle du sexisme. LCI est allé l’écouter lors d’une journée thématique organisée par le Medef sur le sujet.

Très sérieux problème que celui auquel était confronté l’aéroport d’Amsterdam aux Pays-Bas : les toilettes des hommes étaient sales. Comment amener les utilisateurs à faire attention ? En peignant une fausse mouche dans le fond de la cuvette ! Idiot ? Pas du tout : les frais de nettoyage ont baissé de 80%. L’image de l'insecte en fait incité les utilisateurs à viser… plus juste. 


Cet exemple illustre parfaitement le "nudge", un mot anglais signifiant "coup de pouce" et présenté comme "l’art de concevoir et développer des méthodes afin d’inspirer la bonne décision". Issu des sciences comportementales, le "nudge" se base sur l’idée que les hommes ne sont pas des êtres rationnels et que cela joue dans la manière ont ils prennent leurs décisions. "Nous sommes des êtres faillibles, influencés par les autres, par nos émotions, par le contexte et des biais cognitifs. Cela a des implications majeures", explique Eric Singler, directeur général de la société d'études et de conseil BVA, en charge de la BVA Nudge Unit

Encourager à adopter un comportement

Selon Eric Singler, le  "nudge" a un objectif :  "Il existe un comportement A. Et je veux encourager un individu à adopter un comportement B, considéré comme bénéfique pour lui-même, pour la communauté ou la planète. L’esprit du 'nudge' est donc de créer une architecture de choix qui va encourager les individus à changer. On ne cherche pas à convaincre ni à les informer. On cherche à faire changer de comportement". 


Bref, oubliés carotte et bâton, voici la démarche incitative. Manipulation ? Pas du tout, répondent les théoriciens du "nudge" qui défendent son aspect éthique qui ne viserait qu'à accroître le bien-être social. "Éduquer et informer est primordial. Mais cela ne suffit pas à changer les comportements", rappelle Eric Singler. "Chacun de nous est bourré de bonnes intentions… et de mauvais comportements." 

Quand on l'appelait Heidi, elle était jugée compétente mais désagréableEric Singler

Grand défenseur du concept dans l'Hexagone, Eric Singler est venu en parler la semaine dernière au Medef lors d’une journée consacrée aux entreprises face à l’enjeu du sexisme. Car le "nudge" permettrait aussi d’influer la prise de décision des salariés pour des enjeux très divers allant de l’écologie… à l'égalité hommes-femmes.  Sur ce point, l’idée est de contrebalancer nombre de stéréotypes qui jouent à fond dans le sexisme en entreprise


Eric Singler raconte ainsi : "A la Columbia business school, nous avons présenté à des étudiants le parcours d'un individu qui avait fait carrière dans la Silicon Valley. Cet individu a tour à tour été appelé Howard ou Heidi. Quand c'était Howard, les étudiants le trouvaient compétent, sympathique et avait envie de travailler pour lui. Quand on l'appelait Heidi, elle était jugée compétente mais désagréable." 

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Pourquoi le sexisme s'immisce-t-il partout ?

"Human ressources business partner" au lieu de" RH"

Face à ces "mauvais réflexes", plusieurs solutions se déploient, comme par exemple jouer sur l'environnement physique. Une université des Etats-Unis a ainsi cherché à inciter les filles à se tourner vers les filières informatiques en prenant l’option "computer sciences". Elle a changé le décor de la pièce où se passaient les entretiens : quand le décor reprenait les codes "geeks", seules 13% des étudiantes choisissaient cette spécialisation. Quand le décor était neutre, elles étaient 35%. "On enlève les signaux disant 'ce métier est pour les hommes' ou 'n’est pas pour les femmes'" explique l'université. L'école d’affaires publiques de l’université Harvard a quant à elle accroché aux murs autant de portraits de femmes célèbres que d’hommes. Il a en effet été prouvé que lors d'un entretien, les femmes sont plus confiantes et plus performantes quand, dans la salle d'attente, des portraits de femmes ayant réussi étaient accrochés au murs. 


Autre solution : jouer sur les process. Chez Google, avant les périodes de promotion interne, le vice-président Alan Eustace relaie par exemple par mail à ses équipes deux études indiquant que les femmes lèvent moins la main que les hommes et partagent moins leurs idées en réunion alors qu’elles ont des idées meilleures que celles de leurs collègues masculins. Résultat : le taux de candidatures de femmes augmente. La BNP, qui veut inciter davantage d’hommes à travailler aux RH, a pour sa part changé le nom de la fonction, devenu "Human ressources business partner." 

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