Grèves + coronavirus = la plus vaste expérience de télétravail jamais menée ?

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BOULEVERSEMENT - Ces derniers mois, plusieurs grands événements ont poussé les entreprises à chambouler leur organisation. En bien ou en mal ? Cela peut-il vraiment changer sur le long terme nos manières de travailler ?

Les réunions s’annulent. Les conférences de presse, les salons aussi. Les collaborateurs sont incités à ne plus se rendre dans les colloques. Face au coronavirus, une des premières réactions dans le monde du travail est le repli chez soi, et notamment via le télétravail. Dans telle entreprise, cela va concerner un salarié qui est revenu d’une zone à risque. Dans une autre, cela va être par prévention. 

En début de semaine, Google et Twitter  ont ainsi demandé à leurs employés de faire du télétravail pour limiter la propagation du coronavirus, dans les bureaux de Corée du Sud, de Hong Kong, du Japon ou encore de Dublin. Mais la solution s’est aussi déployée à grande échelle dans de plus modestes entreprises. Ainsi en France, la société pharmaceutique Merck, à Molsheim dans l’Est du pays, a mis six cents employés au télétravail le 26 février dernier, quand une salariée a prévenu que son conjoint avait été testé positif au coronavirus. Aucun problème pour le directeur : "Un certain nombre de nos collaborateurs occupent des fonctions européennes ( ), beaucoup d'entre eux voyagent fréquemment et disposent donc de tout le matériel pour pouvoir travailler ailleurs que depuis nos bureaux", a expliqué Jean-Philippe Maurer sur France 3 Grand Est.

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Dans plusieurs grands groupes parisiens, les employés sont invités à rentrer chaque soir avec un ordinateur portable, au cas où le "plan rouge" serait décrété dans la nuit, et qu’il faille décider au dernier moment de basculer en travail à distance. Ce n’est sans doute que le début, mais la question posée par un article de Bloomberg, en février, alors que la crise du coronavirus débutait en Chine, semble assez pertinente : "Le coronavirus provoque-il la plus grande expérience au monde de télétravail ?" En effet, le virus a fait que le travail à domicile n’est plus un privilège, mais une nécessité. 

En France, les grèves de décembre, puis aujourd’hui le coronavirus, font que ce mode de travail se déploie à marche forcée. Pas forcément souhaité, mais il faut y aller. Une étude Opinionway pour Microsoft, dévoilée ce jeudi, montre ainsi comment ces grèves ont accéléré l’installation de cette pratique. 1004 actifs habitant des agglomérations de 100.000 habitants et travaillant en bureau ont été sondés, du 20 au 25 février. Les sondés sont ainsi 36% ) avoir pratiqué le télétravail au moins une fois pendant les grèves, et 42% d’entre eux l’ont fait pour la première fois. L'outil technologique apparaît comme un élément particulièrement facilitant. "Ceux qui ont pratiqué le télétravail pendant ces grèves sont des personnes qui ont beaucoup plus d’outils à leur disposition que la moyenne des actifs", observe Nadine Yahchouchi, directrice de l’entité Microsoft 365, dédiée au futur du travail. Messageries instantanées, service de vidéo conférence, réseau social interne ou plateforme de travail collaborative ont ainsi permis de "maintenir le lien avec le manager ou l’équipe" (pour  90% des répondants), à continuer à travailler en équipe comme au bureau (88%), ou même mieux à gérer son rythme de travail (86%) et ne pas se sentir isolé (79%). 

Si on ne crée pas un maximum de marges de manœuvre,de souplesse, cela ne marche pas- Dorra Ghrab, de Génie des lieux

Au point que, souligne Laurent Gassie d’Opinion Way, "des chiffres forts tendent à prouver que cette pratique devrait se poursuivre" et s’ancrer dans les usages : l'essayer, c'est l'adopter. Chez les "primotélétravaillants", l’essai a donné à  77% d’entre eux "le goût du télétravail", 3 sur 4 estiment que la grève a "changé leur perception" de cette solution, et 91% ont l'intention de continuer à y avoir recours à l’avenir. Et même, pour 58% des sondés, la grève a "permis d’amorcer un changement de pratique en matière de télétravail dans l’entreprise". "Dans le détail, on a l’impression que la pratique du télétravail est davantage liée à la personne qu’à l’entreprise", note Laurent Gassie. "61% des moins de 35 ans ont déjà pratiqué le télétravail (50% pendant les grèves), contre 36% seulement des 50 ans et plus (27% pendant les grèves). Les différences de pratique se font davantage selon la personne que selon le type d’entreprise."

Du cas par cas, c’est ce que voit aussi Dorra Ghrab, responsable du Pôle consulting de Génie des lieux, une société qui accompagne le changement en entreprise. "La première chose qu’on a observée pendant les grèves, c’est l’hétérogénéité des situations, entre celui qui habite à Paris, cet autre en banlieue... Mais aussi entre les endroits où chacun va travailler : est-ce que j’ai un appartement disponible toute la journée, ou mon mari et mes enfants dans un deux pièces ?" Sans parler des habitudes et envies de chacun : "Entre celui qui réfléchit très bien seul et n’aime pas être dérangé, et celui qui n'est motivé que quand il échange… Les grèves ont mis ceci en exergue : on a tendance à s’intéresser au métier des personnes, mais sans se pencher sur les spécificités individuelles", estime Dorra Ghrab. "Cela amène à une réflexion autour de l’environnement de travail : si on ne crée pas un maximum de marges de manœuvre, de souplesse, cela ne marche pas. Et au final, pendant la grève, il n’y a pas eu de règle mise en place d’une entreprise à une autre, mais d’une personne à une autre."

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Les grèves ont permis une généralisation et une accélération du télétravail- Nadine Yahchouchi, de Microsoft 365

Ce qui est sûr, c’est que la grève a levé des freins, de part et d'autres. Marie*, salariée d’un grand groupe parisien, a clairement vu un avant-après : "Nous avions des accords de télétravail, mais dans les pratiques, personne n’osait demander, n’était vraiment informé sur le sujet, et nos N+1 auraient sans doute refusé car ils sont plus rassurés quand ils nous voient", raconte-t-elle. Sauf que la grève a enclenché des consignes au niveau du groupe, et du jour au lendemain, les managers n’ont pas eu d'autre choix que de laisser s’égailler leurs salariés en dehors de leur open-space.  "Quand nous venions en transports en commun, nous avions le droit de télétravailler. J’ai fonctionné comme ça pendant plusieurs semaines", raconte Marie. Depuis le début de l’année, les choses étaient revenues à la normale : tous au boulot. Mais aujourd’hui, quand Marie a un rendez-vous pro à la mi-journée près de chez elle ou qu’elle a un problème de garde, elle n’hésite plus à demander à travailler de chez elle, ou à décaler sa journée – et c’est plus facilement accepté. 

Car non, le télétravail n’est pas nouveau – chaque année depuis quelques temps déjà, il est présenté comme la nouvelle tendance – mais dans la réalité, la pratique est grise. "Le télétravail est un sujet dont l’on parle beaucoup, mais qui traîne à se développer, parce que pas prêt, pas la technique, parce que cela veut dire derrière traiter le management, la culture d’entreprise", abonde Dorra Ghrab. "Les entreprise ont l’impression que c’est un chantier tellement gros que ces questions avaient tendance à être repoussées ou mises de côté. Ces situations d’urgence permettent de se dire 'on n’a pas le choix, et on se lance, on teste, on expérimente, petite goutte par petite goutte'." Nadine Yahchouchi va dans le même sens : "Les grèves ont permis cette généralisation et cette accélération vers cette culture qui donne de plus en plus d’autonomie, de flexibilité. Les  employés ont de plus en plus envie de demander, et les entreprises comprennent de plus en plus que c’est un vecteur d’innovation."

Tous en télétravail, tout le temps ?

"De vraies questions ont émergé", pointe Dorra Ghrab. "Comment le manager fait le collectif alors que tout le monde est à distance pendant peut-être une semaine, un mois entier, et qu’il ne peut pas du tout le planifier ? Comme ce manager se retrouve à gérer toutes ces personnalités, dans ces cas exceptionnel où rien ne peut se prévoir, où l'on ne sait pas combien de temps cela peut durer ? Avec tout le monde potentiellement à distance, le manager ne peut plus se permettre du management hyper contrôlant, ne va pas traquer ses collaborateurs, cela n’a pas de sens. Cela pousse à accepter l’autonomie des collaborateurs, et rend essentiel le développement de la confiance."

Alors, le coronavirus et les grèves, en amorçant un changement des pratiques, nous dessinent-il le futur du travail ? Chacun, travaillant de chez soi, dans un petit bureau aménagé, connecté à ses collègues via de multiples outils technologiques ? Nadine Yahchouchi croit à une réalité plus nuancée. "Le vrai changement sera cette possibilité donnée aux employés de travailler où ils veulent, quand ils veulent, en fonction des besoins des entreprises et de chacun."

"On entend souvent parler de la fin du bureau", poursuit Dorra Ghrab. "Je pense qu'on a extrapolé trop vite que tout le monde travaillerait de n’importe où. On en revient." Car elle en est sûre, le tout-digital n'est pas à chercher. "Sur quelques jours, on peut tous travailler à distance, il n’y a pas de problème. Mais sur le long terme ? Que fait-on de l’envie, de l’émulation ? Aujourd’hui, les baromètres montrent que la principale motivation au travail reste le lien social, c'est une variable qui ne change pas", note-t-elle. "Et à distance, ce lien social, ces relations informelles s’atrophient, la démotivation et l’isolement pointent. Tous travailler à distance, ce n’est pas souhaité par les collaborateurs, et pas souhaitable, car c’est leur engagement qui fait la force de l’entreprise." Dorra Ghrab croit plutôt en un "écosystème d’espaces" : "Les collaborateurs vont se mouvoir dans un parcours complètement individualisé." L’un en télétravail le lundi, un autre en coworking le mardi, chacun choisissant à distance ce qu’il fait et où il va. "Par contre, il y aura encore des zones centralisées de travail. Il y aura simplement dans le parcours un lieu majoritaire, qui fait qu’on continuera d’être engagé dans l’entreprise, et des lieux satellitaires qui correspondront au parcours du collaborateur."

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