Loi Pacte : la transparence des salaires est-elle une bonne idée?

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TRANSPARENCE - Des députés de La République en Marche ont proposé d'obliger les entreprises à publier les écarts entre les salaires. Et à les justifier. Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, s'est dit "favorable" jeudi à cet amendement à la loi Pacte.

En France on ne parle pas de salaires, c’est comme ça. Et pourtant il faudra peut-être bientôt le faire, et même publiquement. C’est en tous cas l’objectif de quarante-huit députés de La République en Marche (LaREM). Ils ont profité de  la Loi pacte, dont l’examen en commission a commencé cette semaine à l’Assemblée nationale, pour y déposer un amendement. 


Les parlementaires demandent à ce que les grandes entreprises publient les écarts de salaires qui existent entre les employés.

L’an dernier, selon Ethics & Boards, les patrons du CAC 40 ont perçu en moyenne 285 fois le montant du SMIC. Un écart que Matthieu Orphelin, co-auteur du texte, juge "excessif". Comme lui, Barbara Pompili et Joël Giraud, rapporteur général de la commission des Finances, ont également signé l’amendement. Ils voudraient contraindre les entreprises de plus de 5.000 salariés dans le monde, ou 1.000 en France, à publier dans leur rapport annuel, les chiffres des écarts de salaires. Et surtout, ils demandent à ce que ces différences soient justifiées.  Comme expliqué dans le texte, ces députés de la majorité considèrent que cette obligation de transparence aurait un effet régulateur, puisque les entreprises devront justifier publiquement ces écarts.

Réduire les inégalités excessives

L’idée de cet amendement n’est donc pas de payer tout le monde de la même façon, mais de justifier les différences, et réduire celles qui sont le plus exorbitantes, et donc inexplicables. "Il y a, dans les grandes entreprises, des écarts excessifs. Et ce qui est excessif n’est jamais bon", indique ainsi le député de Maine-et-Loire, Matthieu Orphelin, en appuyant sur le fait que l’amendement ne concerne que les "grandes entreprises". Et d’ajouter, indigné : "Est-ce que c’est souhaitable  qu’on puisse avoir un patron payé 5000 fois le SMIC ? Est-ce que ça a un sens lorsque les salariés, eux, ne touchent que le SMIC ?"  

Le député de la majorité mentionne également les Français, "qui ne comprennent plus, et à raison", et se sentent donc concernés par ces questions. Ainsi, selon un sondage Harris Interactive pour Glassdoor, 77% de la population réclament plus de transparence sur les salaires. Alors pourquoi ne pas casser ce tabou par excellence ? 


C’est d’ailleurs déjà chose faite ailleurs dans le monde. Ainsi, aux Etats-Unis, les entreprises cotées en bourse l’ont fait pour la première fois cette année. Depuis la loi Dodd-Franck, votée sous Barack Obama, et que Donald Trump voudrait bien réformer, les grands groupes doivent rendre public l’écart entre le salaire médian et celui du directeur-général. Le Royaume-Uni a également voté une loi similaire, qui entrera bientôt en vigueur. Mais certains patrons français n’ont pas attendu cet amendement pour aller vers la transparence. 

L'expérience d'une entreprise française

OpenClassrooms, Lucca, ou Prospheres font partie des quelques entreprises exemplaires en termes de transparence des salaires. Tout comme Thermador Groupe. Lors de sa création il y a cinquante ans (! ), le fondateur avait souhaité mettre en place une totale confiance vis-à-vis des employés. Un geste salué par son successeur à la présidence du groupe, Guillaume Robin : "A l’époque, c'est un tabou qui a été brisé, se rappelle le PDG de l’entreprise. La transparence permet encore aujourd'hui de créer un très haut niveau de confiance et d’implication du salarié." Résultat ? Un turn-over relativement bas avec une ancienneté moyenne de dix ans chez les employés et un taux d’absentéisme en dessous des moyennes nationales. Il a également pu constater que ces salariés étaient plus motivés et plus efficaces. Avec des résultats conséquents sur la productivité et le service client. 


Alors est-il d’accord avec l’amendement ? Pas si sûr. Il alerte sur les "bonnes idées qui peuvent parfois cacher des pièges". Car à l’échelle de son entreprise d’environ 450 salariés, il considère que ce travail est bien plus simple que pour une multinationale. Il se justifie : "Aller comparer une personne dans un pays en voie de développement et un travailleur en Suisse ça n’a pas de sens, les ratios ne voudront pas dire grand-chose." Il rappelle également que ces pratiques sont plus simples dans une firme comme la sienne où elles ont toujours existées. Il ne pense pas qu’il puisse servir d’exemples pour une industrie où les différences persistent depuis toujours.  Il considère que  les montrer au jour de façon trop brutale pourrait même "créer des tensions entre les employés". 

Mettre de l’huile sur le feu des inégalités, c’est aussi l’inquiétude de Denis Jacquet. Interrogé par LCI, le président de "Parrainer la croissance" a clairement affiché son opposition. L’entrepreneur a fait savoir que selon lui, le problème était ailleurs. Notamment chez ceux qu’il décrit comme des "super-salariés (…) débarqués d’un ministère, avec un parcours ENA-rchique". Il défend l’idée qu’il vaut mieux : "Questionner le parcours qui mène à la  direction des grands groupes que le salaire qu'ils touchent." Co-fondateur de l’Observatoire de l’Ubérisation, il estime que "la jalousie et la stigmatisation de populations différentes n'a jamais favorisé la cohésion." 

Matthieu Orphelin répond à ces critiques qu’il "entend". Et d’y répondre en expliquant que cette loi ne va pas "tout déstabiliser". Alors pourquoi est-elle si importante ? Pour le député, la réponse est simple : "Ce sera un premier outil pour agir et progressivement réduire les écarts de salaire excessifs." 

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