Ma vie après... le salariat : "Chaque jour, il y a une grosse galère et une grosse réussite"

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REPORTAGE - Ils sont de plus en plus nombreux à franchir le pas : quitter la sécurité d'un poste salarié pour se lancer dans l'aventure de l'entrepreneuriat. Alexandre Bournonville est l'un d'eux, il a lancé il y a six ans une marque de bières dans les Yvelines. Un changement de vie qu'il ne regrette pas.

Alexandre a pris du retard. Il espérait avoir brassé sa bière vendredi. Nous sommes lundi matin et il finit tout juste de concasser le malt. "Ce n’est pas bien grave", confie-t-il plein de bonhomie. "Il faut s’avoir s’adapter". Le quarantenaire s'est lancé un nouveau défi de taille : après avoir créé sa marque de bière il y a maintenant six ans, il souhaite agrandir son lieu de production mais aussi ouvrir son "pub craft", un terme un peu barbare venu des Etats-Unis et qui décrit un bar où l'on peut déguster une bière artisanale.

"On va proposer cinq bières à la pression, qui seront brassés juste ici dans ces cuves", nous indique-t-il en pointant son outil de travail flambant neuf. "Et puis, on proposera également des petits burgers. Pour ça, on se fournira  auprès de producteurs locaux." Une démarche essentielle pour cet Yvelinois qui souhaite "faire fonctionner la société autrement" en privilégiant notamment les circuits courts et en développant l'artisanat local.

Cette vie au vert, au cœur de la vallée agricole de la Mauldre, n'a pas toujours été son quotidien. Il y a quelques années de cela, Alexandre Bournonville se rendait tous les jours à la Défense - le quartier d'affaires de la capitale - pour y travailler dans un grand groupe français de Télécoms. "Je m’occupais d’enveloppes budgétaires, ça pouvait monter jusqu’à 30 millions d’euros", détaille-t-il. Ses projets d'alors : "le lancement du Blackberry, les premiers jeux téléchargeables sur téléphone portable, le premier GPS". Oui mais voilà, il s'ennuie.

Redonner du sens à son travail

"Je me disais que j’avais fait le tour, ça ne m’intéressait plus", avoue-t-il. Pour s'amuser, il crée même à cette époque un site humoristique sur son quotidien : jobdemerde.com, sur le modèle de VDM. "Ça avait cartonné parce qu’on était beaucoup à ne plus comprendre ce que l’on faisait", reprend l'ancien chef de projet. "On remplissait des tableaux Excel à longueur de journée, nos objectifs étaient complètement délirants par rapport à la réalité du terrain. Tout tournait autour de l’argent, il n’y avait plus rien d’excitant."

Le trentenaire d'alors souhaite redonner du sens à son travail et à sa vie, mais aussi laisser libre cours à sa créativité - "A force de travailler sur des tâches très, très précises, on arrive à 35 ans et on se demande si on est capable de faire autre chose. On en vient vraiment à douter. La créativité, c'est ce qui me manquait réellement, je m’en rends compte aujourd’hui." 

Cette quête de sens "est une tendance très forte", avance Didier Poirier, responsable du pôle entrepreneuriat à la Chambre de Commerce et d'Industrie (CCI) de Seine-et-Marne. "Le quotidien salarié n’apporte pas toujours de satisfaction. Certains préfèrent créer leur entreprise pour investir un domaine qui les passionne et ne plus subir les contraintes et la pression des grosses boîtes".

Beaucoup d’entrepreneurs ont d’abord monté des business qui n’ont pas fonctionné. Ça fait partie du deal et ce n'est pas grave- Didier Poirier, Responsable Pole Entrepreneuriat à la CCI Seine-et-Marne

Évidemment, tout changement de vie ne se fait pas en un claquement de doigt. Avant de lancer son entreprise, Alexandre Bournonville tente de monter plusieurs start-ups, sans succès. Une plateforme de blogs collaboratifs, une autre pour le commerce en ligne. "Trop tôt pour le marché", analyse-t-il aujourd'hui. Aucun de ses projets n'intéresse les investisseurs. "Quand j’ai commencé à faire de la bière, à l’inverse des autres projets, ça s’est vendu, donc j'y suis allé", ajoute-t-il. Tout simplement.

"Entreprendre, c’est faire quelques paris sur l’avenir. C’est toujours risqué", analyse Didier Poirier. "Parfois il est trop tôt ou trop tard pour le marché. Beaucoup d’entrepreneurs ont d’abord monté des business qui n’ont pas fonctionné. Ça fait partie du deal et ce n'est pas grave. Si les Français ont toujours du mal à se frotter au risque et à l'échec, on commence tout doucement à se faire à l'idée qu'une faute de parcours peut livrer de précieuses leçons pour l'avenir."

Pour Alexandre, le pari gagnant sera donc une micro-brasserie. L'idée ne vient pas de nulle part. Alors qu'il n'est encore qu'un étudiant en ingénierie, Alexandre découvre les micro-brasseries lors d'un voyage à New York. À son retour à Paris, il se met à fréquenter des pubs où la bière est brassée sur place et quelques années plus tard, il passe de consommateur à petit producteur : "Quand on a commencé à trouver facilement sur Internet du matériel pour brasser, je m’y suis mis pour le loisir avec un copain", raconte-t-il. Leur lieu de production : le sous-sol de sa maison. 

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D'un loisir à une nouvelle activité professionnelle

Cela lui plaît, tout comme à ses amis "chargés" de déguster. Alexandre veut "aller plus loin" - son acolyte, lui, préfère conserver cette activité comme loisir – il crée donc seul son statut d'autoentrepreneur, tout en conservant son poste d'ingénieur. Un statut qui facilite la création d'entreprise mais ne permet qu'un chiffre d'affaires limité (170.000 euros de plafond maximum en 2018), l'idéal pour un complément de revenu ou pour tester une activité. Les immatriculations de micro-entreprises représentent d'ailleurs plus de 40% des créations d'entreprise et ne cessent de croître : +27,5% en 2018.

Son idée en plus : allier bière et musique, ses deux passions. Les noms de ses productions sont sans équivoque et annonce la couleur : "Groovy Pale Ale", "Funky IPA" ou encore "Clash Triple".

Lors d'un petit salon des entrepreneurs, il vend à sa grande surprise 3 à 4 mois de production en une seule après-midi. Rassuré, il décide de franchir un pas supplémentaire, la chance fera le reste. "J’ai commencé à travailler sur un business plan et pile au même moment, ma boite a annoncé un plan de départs volontaires. Je n’ai même pas réfléchi, j’ai foncé ! "

Une "chance" car son entreprise lui offre un véritable accompagnement : un salaire versé pendant deux ans, un expert-comptable pour l'épauler et l'aide d'une structure spécialisée dans la création d'entreprise. "Les ruptures professionnelles peuvent constituer une opportunité professionnelle pour se mettre à son compte et se lancer", reconnaît le conseiller de la CCI de Seine-et-Marne. 

Un changement de vie pour "plus de liberté"

Six ans après sa création, Distrikt Beer, le nom de sa société est toujours sur pieds, quand 50% des entreprises mettent la clé sous la porte dans les cinq ans suivant leur création. Entre temps, Clotilde, la femme d'Alexandre a rejoint l'aventure. "Ça s'est fait naturellement, je sentais qu’il y avait beaucoup de choses à faire", confie-t-elle. Son passé de responsable d'une boutique de bijoux l'aide dans ses nouvelles tâches mais ne lui manque pas : "c'est encore mieux parce qu’on croit vraiment en notre produit, on le connait de A à Z."

Leur vie a changé du tout au tout. Plus épanouis, Clotilde et Alexandre travaillent toutefois beaucoup plus : "C’est de sept heures du matin à minuit pratiquement. Le soir, au lit, je suis encore sur l’ordinateur", raconte Alexandre. Sans compter l'argent en moins : "Un Smic chacun, enfin à peine." 

Une perte de pouvoir d'achat qui ne leur fait ni chaud ni froid. "Déjà on n'a plus le temps de consommer", avoue l'ancien ingénieur en riant, mais il estime aussi qu'"une fois que l’on fait quelque chose que l’on aime, il y a plein de choses qui se débloquent, on retrouve notre liberté et on a moins envie d'acheter." Le couple et leurs deux enfants apprécient ce retour à une vie simple. Ils souhaitent d'ailleurs que leur brasserie ne grossisse pas trop. "On travaille avec des grands groupes", nuance le brasseur. "Mais il faut que ce soit maîtrisé, qu'on n'ait pas à rediscuter du prix tous les ans pour rester dans les rayons", au risque de voir les marges réduites à néant.

Aux grands groupes industriels, Alexandre préfère ... les groupes de musique. Ce musicien passionné a ainsi collaboré avec les Naïve New Beaters, une de ses groupes préférés. Après avoir tenté de les rencontrer en vain, "je reçois un SMS de David (Boring, le chanteur, ndlr) qui m’explique qu’il a bu une de mes bières, qu’il a beaucoup aimé, et qu’il aimerait bien faire la sienne", nous raconte l'entrepreneur. "Je croyais que c’était une blague, mais on s’est vu et quinze  jours après, il venait brasser". Depuis deux ans, la Naïve New Beer est présente à chacun de leur concert, aux côtés d'Alexandre qui assure régulièrement les premières parties.

"Ah, je suis content, elle prend une bonne couleur", glisse-t-il dans un sourire, la tête au-dessus d'une cuve. Le couple teste aujourd'hui leur nouvel équipement, de quoi produire jusqu'à 700 hectolitres par an, leur volume de croisière depuis deux ans. Leur ancien local basé à la ferme de Grignon (Yvelines) était devenu bien trop petit et il leur fallait se rendre à une heure de route à Gisors, en Normandie, pour brasser le reste de leur production. "On sous-traitait énormément pour le stockage, pour la production", confirme le brasseur. Avec l'économie réalisée, il compte embaucher deux personnes : un nouveau brasseur et un cuisinier.

Le secret de leur réussite : avoir su s'entourer. "La première erreur c’est de vouloir tout faire tout seul. Si on n’est pas doué en comptabilité par exemple, il faut prendre un expert-comptable, sinon c’est une perte de temps. Savoir sous-traiter aussi parfois." Didier Poirier est on ne peut plus d'accord, d'autant plus que depuis une quinzaine d'année, "il y a en France un écosystème très favorable" aux créateurs d'entreprise : chambres de commerce, incubateurs d'entreprises, structures de financement, sites internet, salons… 

Comment se voient-ils dans dix ans ? "Mmm, j'aurai 55 ans... C’est physique donc je sais que je ne pourrais pas faire ça très longtemps", avoue Alexandre. Pourquoi pas confier l'entreprise à ses deux enfants, ou alors créer "d’autres lieux sous formes de franchises ou de partenariat". Dans tous les cas, "pas une grosse usine." Mais la priorité pour le moment reste le présent,. Il reste moins d'un moins avant l'ouverture de son "pub craft" à lui.

Repères

  • 1Créations d'entreprises en 2018

    Le nombre d'entreprises créées a augmenté de 16,9% sur l'année écoulée, selon les données de l'Insee. En tête : les micro-entreprises qui ont bondi de 27,5% contre 20% pour les créations d'entreprises individuelles classiques et de 1,6% pour les sociétés.

  • 2Les micro-entreprises ou la démocratisation de la création

    Depuis l'instauration du statut, les micro-entreprises ont permis de faciliter la création d'entreprises. Elles représentent 44,6% des créations. "Les micro-entreprises sont utilisées dans trois cas", détaille Didier Poirier, responsable du pôle Entrepreneuriat à la CCI 77. "Des salariés ou des retraités qui exercent une activité complémentaire, des personnes qui créent ce statut pour tester leur activité et enfin des personnes pour qui ce régime est adapté." "Mais attention, prévient-il, sur 10 micro-entreprises, on en a que 3 qui permettent de dégager un revenu et qui permettent d’en vivre."

  • 3Durée de vie des entreprises

    Le nombre de défaillances a diminué de 1,4% sur l'année 2018, selon la Banque de France. Un tiers des entreprises ferment dans les trois ans et 50% au bout de cinq ans.

  • 4Chômeur, le néo-entrepreneur ?

    "La hausse des créations d’entreprises est aussi le reflet d’une situation économique dans laquelle le chômage est toujours très important dans le pays", considère M. Poirier. En clair, une rupture professionnelle peut conduire à la création d'une entreprise, pour devenir son propre patron. "Par exemple, une personne de 54 ans, au chômage, va avoir du mal à retrouver un emploi salarié. Il peut se dire : 'Puisque personne ne veut m’embaucher je vais créer mon job'."

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