Marathon, ultra-trail, Ironman : ces dirigeants qui utilisent le sport pour manager (et comment ça peut être dangereux)

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RUNNING - Aujourd’hui, 8, 5 millions de Français déclarent courir régulièrement. Si les motivations sont généralement de l’ordre du bien-être (forme physique, perte de poids...), elles sont différentes pour une partie de ces sportifs : les managers. Qui n'hésitent pas à transmettre leur passion à leurs collaborateurs. En bien, mais aussi en moins bien. Explications.

Ils courent. Pratiquent les courses les plus difficiles. Et veulent aller toujours plus loin. Si la plupart des salariés utilisent le sport pour s’entretenir ou se dépasser, une partie de ces sportifs y voit d’autres motivations : ce sont les managers ou dirigeants, qui occupent d’énormes responsabilités et travaillent beaucoup. 

Thibaut Bardon, professeur et co-titulaire de la chaire Innovations managériales d’Audencia, et François-Régis Puyou, de l'Université de Saint-Andrews (Royaume-Uni), se sont penchés sur les profils de 33 managers très sportifs. Leur objectif : déterminer comment ces derniers utilisent leurs exploits dans leurs pratiques de travail.  Pour participer à cette enquête, les candidats devaient être "dirigeants marathoniens", c’est-à-dire prenant part à des marathons (course de 42,195 km), des ultra-trails (course nature en montagne très longue) ou des Ironman (épreuve combinant 3,8 km de natation, 180 km de vélo et un marathon), tout en occupant, en parallèle, des postes de management à très hautes responsabilités. Des profils extrêmes choisis volontairement. Dans ce contexte, le lien entre pratique sportive et pratique managériale apparaît de manière plus saillante.

Comment le sport sert le travail

L’étude a permis d’établir cinq types de liens entre sport et travail. Le premier, assez classique, est de servir du sport comme outil de management. Ces managers l'utilisent en effet plus que d’autres à des fins de communication externe et de sponsorisation d’événements. Cela leur permet ensuite de bénéficier des valeurs associées à tel ou tel sport, note les deux chercheurs. En interne, le sport est célébré comme un levier de motivation ou outil de formation, en mettant en avant la pratique comme une analogie pour faire réfléchir les équipes sur des situations de travail. Pour certains managers, ce mélange des univers va jusqu'à jouer dans le recrutement. "Certains nous disent, qu’à compétence égale, ils préféreront quelqu’un de sportif et qui court, plutôt que quelqu’un qui ne court pas", indique à LCI Thibaut Bardon. "Ils estiment que cette personne aurait des qualités supérieures à celle qui ne court pas : dépassement de soi, rigueur, abnégation."

Ces managers associent aussi le sport à un vecteur de performance personnelle. Pour eux, pratiquer intensivement leur permet d’être meilleur dans leur travail : ils affirment être plus détendus, plus à l’écoute, plus concentrés, plus endurants, plus créatifs. "De manière générale, ils jugent que leur pratique managériale s’en trouve améliorée", note Thibaut Bardon. "Certains avouent que quand ils n’arrivent pas à trouver certaines solutions au travail, ils vont courir, et tout se débloque."

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Le sport véhicule une image positive

Cette pratique du running est aussi utilisée comme soupape de décompression et comme une action curative. "Ils nous disent tous être soumis à une pression et une charge de travail énormes. Courir leur permet de relâcher. Certains estiment même qu’ils ne seraient pas capables d’assumer leurs responsabilités s'ils ne pratiquaient pas le sport de façon intensive." D’ailleurs, ceux qui ont dû arrêter temporairement, pour cause de blessures, se sont trouvés moins performants au travail, plus irritables.  

La course à pied est aussi, pour eux, un marqueur identitaire positif.  D’une manière consciente ou non, ils ont pu auparavant projeter l’image d’une personne persévérante. "Et maintenant qu’ils sont dirigeants, ils confient que leurs salariés les regardent différemment",  relève Thibaut Bardon. Exemple de l’investissement sportif extrême d’un manager qui participe ainsi à une meilleure vision en interne : ce dirigeant d’entreprise, qui, lors de son premier Ironman, était suivi en live par ses salariés. Cela participe alors à la mythologie du dirigeant "superman" qui ouvre la voie, a l’impression que son entourage professionnel le regarde différemment, comme quelqu’un d’exceptionnel.  Et les sportifs se reniflent entre eux. "Ils repèrent vite dans leur entourage ceux qui font du sport comme eux. Cela peut-être par la silhouette, ce physique particulier, très affûté, ou par certains équipements, comme une montre de running sous un costume".

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Le risque de trop d'injonctions au sport

Le sport permet enfin, confient ces dirigeants, de trouver un équilibre vie professionnelle et personnelle. "De façon assez particulière, se réaliser dans le sport est aussi une façon de se réaliser dans un secteur différent de leur emploi", rapporte Thibaut Bardon. Eviter, aussi, d’être cannibalisé par son travail : "Ils ont de très fortes responsabilités, donc leur travail n’a pas de limite. Le fait de s’imposer une discipline sportive permet d’en mettre. Certains notent d’ailleurs même leurs entraînements comme des rendez-vous pro, dans leur agenda professionnel."  Détail intéressant : cet équilibre ne se fait pas par la modération, mais par l’extrême : "Plus ils ont de travail et de pression, et plus ils courent, alors qu’on pourrait imaginer l’inverse."

Mais, comme pour chacun, si le sport est d’abord synonyme de bien-être, il peut toutefois présenter des risques : la survalorisation de la pratique peut altérer les jugements. Au point, à l’extrême, de discriminer des candidats ou des collègues, certes non-sportifs, mais qui sont par ailleurs de bons professionnels. "Certains managers ont l’idée qu’un sportif a des qualités professionnelles supérieures à un non sportif. Et outre  le recrutement, cela peut aussi jouer au quotidien", estime Thibaut Bardon. "Certains affirment que, dans leurs équipes, les plus performants sont les plus sportifs, alors que cette corrélation stricte parait étonnante. Et quand on est manager et qu’on doit gérer un collectif, il faut aussi savoir gérer une diversité." 

Le chercheur invite aussi à se questionner sur un autre point : "Ils incarnent un peu les excès du capitalisme, en tout cas dans sa version libérale : ils sont tout le temps en mouvement, à la recherche de plus de performance. On peut se demander s’il n’y a pas un risque d’essoufflement. Après quoi courent-ils ? Est-ce qu’ils ne vont pas s’essouffler, et par là même, essouffler les gens autour d’eux ?" 

> Pour consulter toute l'étude, c'est par ici.

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