Seniors, ils racontent leur fin de carrière (1/3) : "Mon directeur a annoncé mon départ sans m'en avoir averti"

Seniors, ils racontent leur fin de carrière (1/3) : "Mon directeur a annoncé mon départ sans m'en avoir averti"

TÉMOIGNAGES - Injonctions contradictoires ? Alors que le gouvernement envisage d'inciter les Français à travailler plus longtemps en fixant un "âge pivot" permettant de bénéficier d'une retraite à taux plein à 64 ans, beaucoup de seniors, licenciés ou mis au placard, vivent des fins de carrière difficiles. Trois d’entre eux nous racontent leurs parcours et donnent leurs suggestions pour que les choses changent dans le bon sens.

Mis de côté. Effacés. Voire licenciés. A l'heure ou le gouvernement envisage de maintenir l'âge légal de la retraite à 62 ans mais en créant un "âge pivot" - on évoque 64 ans - permettant de bénéficier d'une retraite à taux plein, les fins de carrière des seniors sont souvent chaotiques. 

Chaque jour cette semaine, nous publions le témoignage d'un salarié en fin de parcours professionnel. Ils ont tous en commun d'avoir été passionnés par leur métier. De n'avoir pas vu arriver le couperet. Et d'avoir dû, chacun à sa façon, se réinventer, s'adapter. Aujourd'hui, Marc, à la retraite depuis moins d'un an. Il travaillait dans l'immobilier.

Licencié à 54 ans

Il entend certains de ses amis faire le décompte depuis des années. "Plus que deux ans avant le grand saut. Plus que 18 mois. Plus que 42 jours. Enfin de la liberté, avoir du temps pour bricoler, lire, voyager, s’occuper des enfants… "  Lui, ça ne l'a jamais vraiment titillé. Marc aimait son travail. Il s’y donnait à fond. 

Pourtant, sa fin de carrière a été mouvementée. En 2005, il évolue depuis 9 ans dans une agence HLM du Mans. Il est cadre supérieur, directeur de développement et du patrimoine. Il a 54 ans. Et il est "sèchement remercié" par son directeur général. "Je ne collais plus aux contraintes administratives d’un organisme public, m’a-t-on dit. On m’a proposé une transaction, que j'ai acceptée sans rien négocier. Cela faisait déjà quelques mois que j'allais au travail à reculons. Mais ce moment n’a pas été facile, il y a tout un aspect très formel avec cette lettre avec accusé de réception annonçant le licenciement, les griefs annoncés", se souvient Marc. D'autant qu’à la cinquantaine passée, avec trois enfants, ce n'est pas évident. "J’étais trop âgé, trop cher… " Mais il a de  la chance et sans doute les compétences : "Au final, j’ai vite retrouvé du travail dans une société privée, et cela m’a passionné pendant 15 ans !" 

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Je ressens un saut de génération, on se met à me vouvoyer- Marc, directeur de développement dans l'immobilier

Marc continue donc son parcours dans l’immobilier. Il a commencé à travailler tard et doit, pour bénéficier de l'entièreté de sa retraite, travailler jusqu'à 66 ans. Les années passent. 65, 66, 67 ans. Il continue, ne voit pas le temps filer. "J’étais beaucoup sur le terrain, à rencontrer les élus, les chargés de projet, c’était toujours nouveau et varié", raconte-t-il. "J'étais autonome dans mon travail, chargé de trouver des projets et de monter des dossiers, j’étais bien mobilisé par les relations et les contacts professionnels. Bref, je n’étais pas du tout pressé de partir !"

Petit à petit pourtant, les choses se gâtent. "Je me rends compte que les approches changent, nous sommes confrontés à des empilements hiérarchiques, la fougue s’émousse. Je me surprends de plus en plus à pester contre l’amoncellement de couches bureaucratiques, de dossiers à monter, d’autorisations à demander. Mon autonomie se restreint." On lui reproche en effet de faire trop cavalier seul, son nouveau supérieur, plus jeune, veut reprendre le contrôle. Marc regarde autour de lui, et se rend compte qu’il est désormais un des plus anciens. "L'avant-dernier 'ancien', est parti, à 64 ans, un an et demi avant moi", raconte Marc. "Je ressens un saut de génération, on se met à me vouvoyer. Quand je cherche des documents internes, on me dit d’aller dans l’intranet, ils sont tous là-dessus…" Ses armoires remplies de dossiers ont disparu, Marc est maintenant en bureau volant. 

On ne m'appelle pas encore 'l’ancien', mais de temps en temps, on n'en est pas loin- Marc, directeur de développement dans l'immobilier

Avec ses collègues, le regard, le statut changent. "On ne m'appelle pas encore 'l’ancien', mais de temps en temps, on n'en est pas loin", rigole Marc. "On vient de temps en temps me demander un avis, mais… Je le sens de plus en plus, en prenant de l'âge, l''ancien' n’est plus considéré comme un actif instructif mais comme un 'dépassé de la vie' qui n’est plus dans le tourbillon des jeunes… " Petit à petit, Marc s'écarte , il le confesse, de cet univers professionnel, se met entre parenthèses. "Je m’intéresse moins aux échanges autour de la machine à café, je me mets un peu en roue libre, pourtant, ce n'est pas mon genre."

Et, un jour, lors d’une réunion régionale, son directeur évoque, dans son discours aux équipes, le futur départ en retraite de Marc. "Sans m’avoir averti… ", glisse le principal intéressé, qui se sent alors "poussé dehors". Un nouveau collaborateur est recruté pour le remplacer, il a 27 ans, est marié, a un jeune enfant et un chien. Marc aurait aimé participer au cahier des charges pour le recrutement, mais non, il n'a pas été associé. "Était-ce une manière de montrer à ce presque ex-collaborateur que j'étais devenu que je ne représentais plus rien ?, je ne sais pas...", suppute Marc. "Mais quand mon remplaçant arrive, je lui transmets mes dossiers, mon expérience."

Former son remplaçant

Enfin, il essaie, mais les méthodes de son remplaçant le déconcertent. "Il était très excité de se précipiter sur le téléphone pour appeler les prospects que je lui ait donnés. Sauf qu’il n’avait pas les antécédents sur les sujets, du coup il est souvent tombé à plat… Pour monter et entretenir un réseau d’élus, d’associations, de propriétaires fonciers, il faut créer de l’empathie, de la connivence, savoir tenir au courant les commanditaires… " Le travail de toute une carrière, irremplaçable en quelques coups de fil.

C’est comme ça que Marc a quitté la scène, un peu soulagé, un peu désappointé. "Quand on part, il y a une insatisfaction de laisser ses contacts, d'avoir l’impression que la façon de faire après vous n’est pas pertinente, mais on se dit qu’il vaut mieux partir", lâche-t-il. 

Petite satisfaction tout de même : pour son pot de départ, il a tenu à faire partager son parcours. Faire découvrir aux équipes avec lesquelles il travaillait ce qu'il y avait derrière "l'ancien" : "J’avais fait un petit power-point", explique-t-il. "Certains ont découvert des choses, ont été surpris ! Et au cours des échanges, plusieurs collègues ont dit à ma femme qu'ils allaient regretter ma réflexion pondérée et intéressante, et cette manière de travailler, car ils fonctionnent de plus en plus dans la gestion 'technicienne' de tableaux Excel, au détriment  d’une qualité de rapports et d’échanges gratifiants !"

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