"On parle beaucoup de chiffres mais derrière, il y a l'humain" : quand le travail s'expose en photos

Jean-Michel, fondeur à l'aciérie de Saint-Saulve dans le Nord, France, 2008.
Open-space

RÉFLEXION - 80 clichés de Magnum Photos et de photographes indépendants, commentés par des experts, s’exposent sur les grilles du jardin du Luxembourg. L’idée de "Être(s) au travail" : faire réfléchir sur le monde du travail, son évolution et créer le débat. A voir jusqu’au 14 juillet.

Des alignements de bureaux et de salariés dans un open-space, en Turquie. Un homme, derrière un ordinateur, aux côtés d’un robot, en Chine. Des pêcheurs, grimpés sur des perches qui leur donnent des allures de danseurs, au Sri-Lanka. Autant de situations, autant de formes de travail différentes. Chacune avec sa beauté, ses richesses et ses difficultés. Et derrière chaque travail, chaque tâche, il y a des hommes et des femmes engagés.

C’est ce qu’entend montrer Être(s) au travail, une grande exposition qui s’étale sur les grilles du Sénat, jusqu’au 14 juillet.  80 clichés de l’agence Magnum et de photographes indépendants y explorent les facettes multiples du travail et ses évolutions. 23 pays et 4 continents sont représentés, 38 secteurs d’activité et 57 métiers y sont à l’honneur. 

Lire aussi

On parle beaucoup des chiffres, mais remettons l'humain à l'honneur- Sophie Prunier-Poulmaire

Aux manettes, l’association "Lumières sur le travail", composée d’enseignants et d’étudiants en Master 2 psychologie du travail et ergonomie de l'Université Paris Nanterre. Depuis 2009, il tente d’ouvrir au grand public ces débats qui agitent le champ universitaire, via la forme artistique : expositions, films ou concerts, tous les moyens sont bons. "Touchons le plus grand monde ! Mettons en débat !",  milite Sophie Prunier-Poulmaire, directrice de "Lumières sur le travail" et vice-présidente de Paris Nanterre. "En faisant converger culture et science, le discours est entendu et repris dans les médias. Cela permet d’entrer en dialogue avec tous ceux qui ont entre leur main la possibilité de changer quelque chose au travail." 

Ce que veut montrer l’exposition, ce sont les hommes et femmes, en activité, derrière ce travail. "Ce n’est pas quelque chose de spectaculaire, c’est juste la beauté du travail, les héros, que l’on présente", insiste Sophie Prunier-Poulmaire. "On parle beaucoup des chiffres : du chômage, de l’emploi,  des seniors, de combien d’heures l'on doit travailler, par semaine ou dans une vie. Derrière ces chiffres, il y a de l’humain. C’est une manière de remettre à l’honneur ces anonymes, qui sont le coeur du réacteur. Au quotidien, ce sont eux qui font tourner l’économie." Rien de spectaculaire ? Pas si sûr, en y regardant de plus près : "En fait, tout est spectaculaire dans le travail", s'enthousiasme Sophie Prunier-Poulmaire. "Tout est innovation, ingéniosité, passion, déception ou difficulté. Ce sont des histoires quotidiennes qui sont magnifiées." 

En vidéo

Les Français sont-ils de moins en moins enclins à travailler ?

Des photos commentées par des experts en sciences sociales

Les photos sélectionnées montrent le travail de l’homme des sociétés industrialisées, mais aussi ailleurs -les pêcheurs, les chercheurs d’or, les ramasseurs de riz. "Nous ne voulions pas être autocentré sur la France ou les pays industrialisés", indique Sophie Prunier-Poulmaire. "On voulait montrer que ce qui parait archaïque chez nous ne l’est pas ailleurs, et ce qui parait avoir une forte pénibilité ici n’est rien en regard de ce qu’on peut voir ailleurs." Car ces clichés, même s’ils sont beaux, soulèvent aussi ce qu’il peut y avoir de plus pénible dans ces tâches quotidiennes. "Le travail, ce n’est pas tout blanc ou tout noir. Il y a de la pénibilité et un plaisir inouï. Il y a de la souffrance et du plaisir. D'ailleurs, si le travail allait bien, on en parlerait certainement moins".

Accrocher l’œil certes, mais aussi faire réfléchir : chaque photo est commentée par des experts en sciences humaines et sociales, en économie, sociologie ou encore ergonomie. "Le commentaire fait émerger du sens, il ouvre une voie pour penser les organisations du travail de demain, différemment, alors que nos sociétés font face à des enjeux sociétaux majeurs", avance Sophie Prunier-Poulmaire. Elle commente ainsi un cliché d’Olivia Arthur, montrant deux femmes, dos à dos, sur une chaîne de triage. "On se dit que leur travail a été pensé dans une vision de qualité, de concentration. Pour autant, est-ce que la qualité vue de cette manière est-elle vraiment la bonne ? Est-ce que la santé n’en pâtit pas ? Est-ce que la coopération, le dialogue entre les deux n’aurait pas fait  une meilleure qualité plutôt ? Qu’est-ce qu’on échange dans le travail ? Qu’est-ce qu’on se dit ? Qu’est-ce qu’on construit ?"

Factory workers doing quality control checks, Shanghai, China, 2012. Olivia Arthur/Magnum Photos

Repenser le travail à l'ère de l'intelligence artificielle

Cette expo tombe à pic, alors que la 4e révolution industrielle, celle de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies  a déjà débarqué et commencé à chambouler les fonctionnements. "C’est maintenant qu’il faut se poser la question : 'qu’est-ce que c’est que travailler ? Qu’est-ce qu’on fait dans le travail ? Est-ce qu’à un moment le travail  a été vidé de son sens ?  Il faut réfléchir à la société que l’on veut et ce que l’on veut dans le travail", constate Sophie Prunier-Poulmaire. 

Derrière les chiffres, elle appelle à retrouver le cœur de métier. Ce que la machine ne peut pas faire. "Et cela, c’est toute l’habileté que nous déployons, notre ingéniosité à faire, notre flexibilité, notre malléabilité, notre pouvoir de conviction, de négociation." Elle appelle à questionner les organisations actuelles, les méthodes de management. "Parlons humain, discutons avec le RH ! Demandons-nous comment redonner du sens à chacune de nos actions, que l'on se demande ce que chacun peut apporter en tant qu’être humain au travail !"

Elle retient une photo, parmi les autres - même si elle se refuse à en mettre une en avant, car "chacune raconte un continent d’histoires" : celle des gardiens de musée, de Thomas Hoepker, prise au Texas.

Modern Gallery of the Menil Collection, Houston, Texas, USA, 2000. Thomas Hoepker/Magnum Photos.

"Elle a fait débat au moment du choix", raconte la patronne de l'association. "Sans doute parce que nous avions l’impression que sur cette photo, rien ne se passe. Et cela, c’est instructif. Car travailler, ce n’est pas que le corps, le muscle, à l’œuvre. Travailler, c’est aussi surveiller, gérer, c’est être présent,  avoir une fonction qui n’est pas dans l’immédiateté."  D’ailleurs, le terme "travail" évoque souvent la surcharge de travail. Mais cela peut aussi être de la sous-charge, voire l'ennui. "Penser le travail, c’est penser ces deux extrêmes que sont l’extrême engagement ou la possibilité de ne pas tout à fait s’y engager. Cela soulève des questions : comment investit-on son travail ? Quelle est la finalité de ce que je fais ? Est-ce que j’en perds le sens  ou est-ce que je sais que je suis indispensable ?"

> A savoir. Plusieurs rendez-vous sont organisés autour de l'exposition, qui se tient sur les grilles du Jardin du Luxembourg, rue Médicis, 75 006 Paris.

> Colloque au Sénat le 17 avril de 14 h à 18 h pour penser le travail de demain. Inscription gratuite et dans la limite des places disponibles à partir du 1er mars sur etres-au-travail.fr.

> Une dizaine de photographies ont un QR code qui permet d’accéder à des vidéos en ligne, qui sont le témoignage des femmes et hommes exposés dans les photographies.

> Des visites guidées et gratuites sont organisées entre le 17 avril et le 14 juillet. Environ 45 minutes, inscriptions sur etres-au-travail.fr

> Concours photo :  chacun est invité à offrir sa vision du travail contemporain, en envoyant sa photo, avant le 16 avril, sur le site etres-au-travail.fr. Les sept photos sélectionnées seront exposées jusqu'au 14 juillet sur les grilles du Luxembourg.

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter