"Ouvriérisme rampant", rythme effréné... : comment les entreprises nous transforment en "cannibales en costume"

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ENTRETIEN 2/2 - Dans "Cannibales en costume - Enquête sur les travailleurs du XXIe siècle", le sociologue David Courpasson explore les nouveaux rapports au sein de l’entreprise dans un monde du travail qui devient lui-même de plus en plus violent. Seconde partie de notre entretien, centrée cette fois sur les organisations du travail et leur évolution.

Perte de solidarité. Peur de l'autre. Indifférence. Des travailleurs contraints, pour sauver leur peau, d'écraser l'autre. Des "cannibales en costume". Des rapports de violences, de concurrence. C'est ainsi que le sociologue David Courpasson analyse les travailleurs modernes dans son nouveau livre "Cannibales en costume, enquête sur les travailleurs du XXIe siècle", aux éditions François-Bourin . 

Pendant 30 ans, à travers des recueils de témoignages de travailleurs de l'usine à ceux de la start-up, il a essayé de comprendre les mutations du monde du travail et leurs impacts sur les individus. Après en avoir exploré les conséquences sur les nouveaux rapports au travail, nous nous penchons aujourd'hui sur les causes et les moyens d'en sortir. 

"Mais, au fond, le chef c’est qui ?"

Vous décortiquez les mécanismes à l’œuvre dans les organisations du travail. Notamment un "ouvriérisme rampant", où plus personne n’a réellement de pouvoir hiérarchique. Quelles en sont les causes ? 

David Courpasson : Elles sont multiples. Si l’on se centre sur la question de l’autorité et donc de la légitimité, il est  très clair que les organisations du travail se sont très fortement centralisées depuis quelques décennies. Et elles ont fini par laisser dominer des acteurs 'déterritorialisés", sans existence 'physique' concrète pour les gens. La question posée par nombre de travailleurs, c’est : ""Mais, au fond, le chef c’est qui ?". L’autorité a en quelque sorte quitté l’entreprise. Elle existe ailleurs, à l’image du démiurge administratif chez le sociologue Charles Wright-Mills ou de l’actionnaire vorace chez Emile Zola. 

Résultat : désormais, très peu de personnes sont considérées et se considèrent comme détenant l’autorité dans le travail, voire comme souhaitant détenir une quelconque autorité. L'"ouvriérisme rampant", c’est donc l'idée que se diffuse une représentation, voire une identification, à la figure du subordonné, même dans des échelons dits "hiérarchiques". Tout le monde étant ouvrier, cela signifie également que personne ne cherche véritablement à influer sur les processus et les décisions dites stratégiques. Chacun se recroqueville sur sa sphère d’autonomie, de plus en plus étroite, de plus en plus insatisfaisante, mais tellement précieuse du même coup, et que l’on est prêt à défendre mordicus. 

Vous estimez même qu'il ne semble pas être dans l'intérêt des autorités du travail de faire en sorte que les gens soient plus humains, au contraire. Par exemple, le travail en équipe, que vous qualifiez d'"enclave de fausse camaraderie".

David Courpasson : Le thème de l’équipe et de la collaboration est un exemple frappant du décalage entre l’expérience quotidienne du travail et les mots d’ordre du management. De nombreuses observations suggèrent ainsi que le travail en collectif de type "projets", c’est-à-dire envisagé de façon temporaire, est un lieu de méfiance et de surveillance réciproque. L’idée, qui déplaira fortement, est que l’équipe serait devenue (parce qu’elle a une durée de vie courte !) un espace d’évaluation des chances de chacun de se faire mieux voir que les voisins ou un ingrédient de la course à la performance et des horizons de comparaison inter-individuelle… C'est dommage mais c’est assez net. 

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La colère la plus forte vient des 'gens de terrain', harcelés par d’autres gens qui leur expliquent comment il faut faire- David Courpasson, sociologue

Vous pointez une machinerie bureaucratique, le "développement effréné des procédures pour se décharger des responsabilités". Cela créerait une déconnexion profonde et une défiance, entre la base et les hautes sphères.  Est-ce réellement nouveau ?

David Courpasson : Tout cela a l’âge de la bureaucratie qui écrase les passions et les émotions, qui détruit la vie au travail et ailleurs. Donc ce n’est pas nouveau. J’observe cependant actuellement le creusement d’un gouffre éthique sur la définition de ce qu’est un bon ou un beau travail. 

Selon moi, la colère la plus forte vient de ce que j’appelle les 'gens de terrain', ceux qui produisent les services et les objets qui seront vendus et qui sont concrètement harcelés par d’autres gens (les "bureaucrates cannibales") dont la fonction est de vérifier, surveiller, contrôler, et, de surcroît, expliquer comment il faut faire le travail. Cette situation est insupportable pour tout le monde et devient une lutte bien plus centrale que la sempiternelle rengaine de la défiance des élites. Désormais, d'autres travailleurs sont honnis :  ceux qui se permettent de juger et de faire la leçon sur la définition du bon boulot alors qu’ils n’en connaissent pas le début du processus.

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Il faudrait organiser le travail de façon simplement à laisser travailler tranquillement ceux qui savent faire- David Courpasson, sociologue

Les générations d'aujourd'hui ont connu "l'autre monde" et ont encore du recul sur ces évolutions Peut-on imaginer un monde où les jeunes générations n’auront plus cette distance et seraient totalement "broyées par la machine" ? 

David Courpasson : J'en ai peur, même si j'hésite beaucoup à raisonner en termes générationnels. Ceci dit, le fil que je cherche à tendre entre les ouvriers de la chimie, voire les mineurs de Germinal, et les gamins excités des entreprises high-tech suggère des mondes un peu incomparables, à seulement trente années d’intervalle… Aujourd’hui les travailleurs "jeunes" rejettent les idéologies capitalistes et le jeu de la concurrence ou sont dans l’acceptation désolée de ce qu’ils considèrent comme une donnée non négociable. Entre les deux, de multiples tentatives de s'en sortir, sans trop être écrasé, tout en restant dans la course. Un jeu plus que délicat dans lequel beaucoup se brûlent ou finissent par partir.

Quels moyens de résister observez-vous ? 

David Courpasson : J'ai beaucoup étudié les résistances au travail et ailleurs. Le constat est assez pessimiste si l’on  cherche dans la résistance autre chose que l’assurance. Malgré tout, les gens peuvent encore s’indigner et tenter de bousculer les choses. Je vois beaucoup de mini-subversions, des complicités locales, des sourires entendus, qui montrent que les gens au travail ne sont pas dupes. Ce qui n’est déjà pas si mal…

Pour faire évoluer ce paysage, il faudrait par exemple que l’on éduque les gens au travail, de tous niveaux, à laisser faire ceux qui savent faire. Il me paraît décisif que l’éthos de qualité porté par les métiers puisse conserver sa force et favoriser à la fois le développement de compétences assurées et de collectifs sereins, et la beauté de ce que pourront alors produire et vendre les entreprises. Il faut arrêter avec la rhétorique fatigante et sans issue du 'sens du travail' et organiser le travail de façon simplement à laisser travailler tranquillement ceux qui savent faire, tous ceux qui savent faire.

> Retrouvez la première partie de notre entretien avec David Courpasson : "L'autre devient un concurrent, un obstacle à sa réussite propre" : sommes-nous tous devenus des "cannibales en costume" ?

> "Cannibales en costume", de David Courpasson, aux éditions François-Bourin.

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