Plaisir ou nécessité : qui sont les "Perennials", ces septuagénaires qui continuent de travailler ?

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DÉCRYPTAGE - Les chiffres le montrent : de plus en plus de Français travaillent au-delà de l’âge légal de la retraite. Certains le font par nécessité économique. Pour d’autres, cela fait partie d’une nouvelle manière de vivre. On parle alors souvent de "Perennials".

Christine* a 76 ans. Parisienne, avocate. Belle femme, belle allure, du style. Elle n’a jamais arrêté de travailler ; son mari, avocat également et 80 printemps, non plus. Tout d’abord par besoin financier : elle a une grande maison secondaire, un bel appart' à Paris, beaucoup de charges à payer. Mais aussi par amour de son métier, car cela contribue aussi à sa vie sociale. Elle possède son cabinet, alors elle s'aménage ses horaires. Elle consacre par exemple les mercredis après-midis à ses petits-enfants, leur fait courir les cinémas et les expositions. Organise des dîners, fait du sport. Bref, une vie professionnelle riche et  une vie sociale qui l'est tout autant. Loin du profil de la mamie gâteau et confiture au chaud.

De son côté, Gilles* est gynécologue. Possède un beau cabinet dans le 5e arrondissement à Paris. Lui a 62 ans, mais ne pense pas non plus une seconde à la retraite. Pris par son métier, et, là aussi avec des charges à payer. 

Assiduité au travail ?

En résumé, Christine et Gilles ont chacun une belle vie, sont diplômés, CSP + et n’ont aucune envie de décrocher. Ils pourraient bien entrer dans la catégorie des "Perennials", ces seniors qui, à l’inverse des 8 Français sur 10 qui ne veulent pas reculer l’âge de la retraite après 62 ans, sont contents de travailler. Ce terme de "Perennials" est apparu en 2016 aux Etats-Unis, en référence à la fois à la génération des "Millenials" et aux plantes "pérennes", vivaces, qui fleurissent d'une saison sur l'autre. 

Outre-Atlantique, le néologisme traduit une réalité bien particulière, le système de retraites étant plus précaire qu'en France. Là-bas,  ce serait ainsi quasiment le tiers des baby-boomers (âgés de 65 à 72 ans en moyenne) qui travailleraient, indiquait en juillet le Pew Research Center, un centre de recherches indépendant. Et cette part serait en hausse continue depuis 2000. "Les classes de l’après-guerre ne veulent pas décrocher. Leur assiduité au travail marque un record par rapport aux générations précédentes", souligne le Pew Research Center. 

Les 'Perennials' se comportent à 50, 60 ou même 70 ans de la même façon qu’ils le faisaient à 30- KPMG, dans "Après les Millennials : les Perennials ?"

Ces "Perennials" sont dotés de caractéristiques bien particulières. En juillet 2018, une note de KPMG, cabinet de conseil, les scrutait ainsi : "Les 'Perennials' sont des personnes dont la vitalité n’est pas affectée par les années qui passent. Ils reprennent des études à la quarantaine et créent des entreprises à la soixantaine. Ils peuvent changer de régime alimentaire tels des adolescents et se lancent dans des road-trips à l’âge où d’autres découvrent le plaisir des croisières", détaille la note. "Bref, les 'Perennials' se comportent à 50, 60 ou même 70 ans de la même façon qu’ils le faisaient à 30. Vieillissant dans leur corps -ce qu’ils acceptent- mais pérennes dans l’esprit, les consommateurs 'perennials' constituent un marché qui ne se confond ni avec celui des 'Millennials', bien que nombre de 'Perennials' soient très connectés, ni, malgré leur âge, avec celui des seniors." 

Une logique qui serait bien loin de celle du "jeunisme", cette pression sociale à paraître toujours plus jeune. Ces profils utilisent en effet plutôt leurs expériences et moyens pour s'épanouir. Résultat : voilà donc les "Perennials" identifiés comme une nouvelle cible en matière de communication...

La part des personnes âgées de 65 à 74 ans en emploi est en forte croissance depuis 10 ans- Insee, dans "Qui travaille après 65 ans ?"

En France les chiffres le montrent aussi : de plus en plus de gens travaillent après 70 ans, l’âge légal auquel une entreprise peut mettre d’office un salarié à la retraite. L'Insee a ainsi scruté cette classe d'âge qui travaille après 65 ans : "La part des personnes âgées de 65 à 74 ans qui sont en emploi est en forte croissance depuis 10 ans, même si elle ne représente encore que 5 % de cette classe d’âge", indique le rapport publié en 2018.  En 2017, ce taux d’emploi des 65 ans ou plus atteignait 3 %, 1,1 % en 2006.

Après une baisse continue depuis le début des années 1980, le taux d’emploi des 65 ans ou plus a en fait fortement augmenté à partir de 2006, note l'Insee. Cette évolution peut être reliée aux politiques publiques en matière d’emploi, notamment les réformes des systèmes de retraite, de préretraite ou encore l’assouplissement, depuis 2004, des conditions de cumul emploi-retraite. L’augmentation de l’espérance de vie et celle du niveau de qualification des générations concernées par ces réformes peuvent également avoir favorisé la hausse de l’emploi des seniors. 

Plaisir pour certains, nécessité pour d'autres

Derrière ces chiffres, qui sont vraiment ces "French Perennials" ? Continuent-ils réellement de travailler par plaisir  ? Par assiduité ou nécessité ? "Les actifs occupés entre 65 et 74 ans sont plus souvent des hommes, en bonne santé, plus diplômés et résidant dans l’agglomération parisienne", précise l'Institut des statistiques. Cela laisse donc entrevoir, à l'image de Christine et Gilles, un profil tendance CSP+, avec un bon niveau de revenus et des personnes vivant dans les grandes unités urbaines  et en couple. S’y retrouvent à la fois des professions libérales (médecins, avocats...), des hauts cadres de la fonction publique et des professeurs du supérieur, travaillant à temps complet ou partiel. Bref, pas vraiment un profil "Gilets Jaunes" contraint de boucler les fins de mois...

Néanmoins, ces actifs diplômés ne constitueraient qu'un tiers des troupes. L'Insee distingue trois autres "profils type". Pour eux, travailler semble renvoyer davantage à une nécessité économique. Le deuxième, plus important en nombre (40%), se distingue par une forte proportion de femmes et concerne souvent des  profils immigrés peu diplômés, en majorité employés ou ouvriers, le plus souvent à temps partiel, dans le secteur des services, des travaux domestiques ou de l’aide sociale. Le troisième (à peine un cinquième) réunit les artisans, commerçants et chefs d’entreprise. Enfin, le dernier (7%) est extrêmement spécifique : il s'agit des agriculteurs âgés. 

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Qui sont ces seniors qui travaillent après 65 ans ?

Reste que ce concept de "Perennials" est sans doute encore destiné à s’affiner. Aux Etats-Unis, l’entrepreneuse de la Tech Gina Pell, qui s’est fait une spécialité du sujet, les embrasse dans une catégorie plus large, transversale : quel que soient leur âge, les "Perennials" seraient des personnes partageant les même valeurs et passions positives, s’adaptant au changement, prêtes à "prendre des risques", dotées d’une curiosité sans limite et d’un besoin constant de se dépasser. Exemples types : la chanteuse Lady Gaga, la présentatrice Ellen DeGeneres ou encore la militante pakistanaise Malala Yousafza. 

* Les prénoms ont été changés.

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