"Je suis libre !" : ils sont jeunes, salariés, quittent leur CDI et ne veulent surtout plus... recommencer

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TENDANCE – Ils sont jeunes, ils ont un CDI. Et pourtant, un jour, par choix ou parce qu’ils se font licencier, ils décident de ne plus signer ce type de contrat. Pourquoi ? LCI leur a demandé.

Pierre, tout juste la trentaine, est devant un verre. Rayonnant. Pourtant, il s’est fait licencier il y a un an d’une grosse boîte de communication. Il avait un CDI, un boulot stable et fixe. "J’aime à dire qu’on m’a rendu ma liberté !", affirme-t-il. "Je n'aurais peut-être jamais eu le courage de partir seul. Mais faire ce que l’on veut, à ses horaires, sans calculer pour prendre des vacances… !" Bref, Pierre profite. Pourtant, licencié, il a d’abord essayé de retrouver un CDI. "On a toujours peur du vide, il y a la pression de l’entourage, que le CDI rassure." Il a eu plusieurs propositions de jobs, en a commencé un… qu’il a laissé tomber. "Je me suis dit que c’était trop tôt. Je ne m’étais pas donné le temps de faire tout ce que je voulais. J’avais l’impression de me renfermer dans quelque chose."

 

Et si l’époque où l’on attendait et célébrait la signature d'un CDI était obsolète ? Comme Pierre, de plus en plus de jeunes racontent ainsi comment ils ont fini par fuir ce statut pourtant tant convoité. Par choix, par licenciement, par usure… Louisa, qui décortique son burn-out sur Welcome to the jungle, analyse aussi : "Je crois qu’il y a un gros problème avec le CDI. On se sent enchaîné. Comme si on appartenait à quelqu'un." Elle affirme avoir récupéré son équilibre, en "retrouvant sa liberté" et en se mettant à son compte, et c’est le "pur bonheur".

Les sept couches de hiérarchie, la réunionite aiguë, l'incompétence à tous les étages…- Evelyne, ancienne responsable de communication

Quête de liberté ?  Réaction à une entreprise devenue synonyme de contrainte et de mal-être ? Ou même recherche d’un meilleur équilibre vie privée-vie professionnelle... Les raisons avancées sont diverses. Sous notre appel à témoignages diffusé sur Facebook, Gnessou explique par exemple avoir choisi de quitter un job très bien payé. "C'est plus dur. Mais je suis libre. Je n’ai plus le téléphone qui vibre jour et nuit, plus de mails d’excités à 22h qui ne sont pas contents de votre boulot alors que vous êtes rentré à peine depuis une heure chez vous." "Plus jamais ! Plus jamais ! Plus jamais !", abonde Evelyne, qui était pourtant responsable de communication au siège d’une grande banque, "avec tous les avantages qui vont avec". Mais, également, avec tous les défauts de ce genre de superstructure : "Les sept couches de hiérarchie, la réunionite aiguë, l'incompétence à tous les étages…"  Elle s’est mise à son compte. "Je gagne nettement moins bien ma vie. Mais j'ai gagné aussi énormément de liberté et... j'ai quitté Paris pour Nice ! Tout bénef !"

 

D’autres ont fait leur calcul : en terme de ratio coût-avantage, le CDI est-il toujours si intéressant ?  "Cela ne veut plus rien dire puisque on te vire quand on veut", lance ainsi Jérémie. Laurent, lui, n'a pas été augmenté. Il est alors parti en intérim. "Depuis, j'ai un meilleur salaire. Et surtout la liberté de choisir avec qui je veux travailler. Libre quoi." Pour Titi, qui enchaîne les CDD, la liberté, c'est un "changement de domaine d'activité qui m'évite d'entrer dans une routine. Mais aussi un changement d'équipe et du renouveau, que ce soit dans les trajets, les points de restauration le midi, l'environnement... Bref, une renaissance professionnelle qui empêche la déprime au travail !" Bérengère a effecuté le même choix : "Cela me permet de ne pas m’engager sur le long terme dans une entreprise qui ne me convient pas, d’avoir la liberté de changer après chaque contrat. Cela me permet également de diversifier mes expériences et de multiplier les compétences. Vive le CDD !", assène-t-elle. 

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Isabelle Eynaud-Chevalier, déléguée générale de Prism’emploi, syndicat professionnel de l'intérim et du recrutement, note effectivement que l’image de l’intérim change, notamment chez les jeunes diplômés, à condition que le recours à ce type de travail ne soit pas contraint. "Ils sont de plus en plus réceptifs au travail temporaire", explique-t-elle à LCI. "En 2018, 34% des jeunes interrogés ont expérimenté l'intérim, contre 27% en 2017. Ils le voient comme un bon moyen d’expérimenter à la fois la liberté et la protection sociale, choisir quand ils travaillent ou pas, varier les missions et les entreprises."

De là, pour autant, à dire que le CDI est fini… C’est sans doute aller beaucoup trop vite. Arnaud Cartier, directeur général de HR Consultancy Partners, filiale de Randstad, société spécialisée dans le conseil en ressources humaines, nuance : "Ce phénomène existe, c'est vrai. On en entend beaucoup parler. Mais statistiquement, il n’est pas majeur", dit-il à LCI. D’autant que cette tendance ne concernerait au final que les plus diplômés. "Quand on n’est pas diplômé, qu’on galère dans un bassin pauvre en emploi, le CDI reste le Graal", estime-t-il. 

Et même chez la génération Z des 18–24 ans, il constate, études à l’appui, que la sécurité reste parmi les premiers critères pour un emploi. Critère moins marqué, il est vrai, chez les Millenials, (25-34 ans) qui, eux, ont acquis de l’expérience, des compétences, un réseau et laissent davantage perler leur "ras-le-bol" de la vie d’entreprise. Mais le consultant veut poser la question différemment, plus en nuance : "Oui, il y a chez les jeunes une quête de sens. Elle se réalise soit en interne, via la qualité de vie au travail, soit en dehors, en quittant l'entreprise", analyse-t-il. "Il y a aussi un phénomène très important de mode pour la création d’entreprise, qui vante un statut plus valorisant, mais avec des déceptions qu’il faut mesurer."

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Si les gens partent, ce n'est pas tant dû au CDI, qu'aux pratiques managériales- Arnaud Cartier, DG de HR Consultancy partners

Le CDI reste d'ailleurs un précieux sésame pour moult nécessités administratives. Et ça, tout le monde en est conscient :  "Il ne faut pas faire une généralité sur les CDI", rappelle Didier sous notre appel Facebook. "Vous ne réagissez pas de la même manière si vous avez un CDI à 1.150  euros par mois ou à 5.000 :  vous réfléchirez alors à deux fois avant de jouer au rebelle." Car Mina rappelle les difficultés de cette "liberté" : "Ne prendre que des CDD ou intérim, cela veut dire galérer pour le logement ou un prêt immobilier. Et au bout de quelques CDD, on ne te recrute plus car tu es "instable". 

La solution ? Chez Prism'emploi, Isabelle Eynaud-Chevalier, évoque la montée et le succès du CDI intérimaire,  qui mêle sécurité sociale et travail en intérim. "La liberté pour la liberté, je n’y crois pas trop", conclut cependant Arnaud Cartier. "Si les gens partent, ce n'est pas tant dû au statut du CDI qu'aux pratiques managériales de l’entreprise, qui n'offre peut-être pas un environnement de travail très épanouissant. Mais avoir un CDI dans une boite qui offre de la liberté, de l’épanouissement, du télétravail, un salaire correct, je pense que personne n’est contre."

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