Pour faire avancer la cause des femmes, ces papas réclament le droit de se consacrer à leur foyer

Pour faire avancer la cause des femmes, ces papas réclament le droit de se consacrer à leur foyer
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INÉGALITÉS - D'après une étude de l'Insee publiée ce jeudi, les femmes perçoivent en moyenne une rémunération inférieure de 28,5 % à celle des hommes. Souvent, pour elles, le décrochage survient avec l’arrivée des enfants. Aujourd’hui, des hommes prennent la parole. Et demandent, parmi d’autres mesures, l’allongement d’un congé paternité.

Quand il a eu son premier enfant, Tristan Champion a pris son congé paternité, 11 jours. Il ne s’est pas vraiment posé de question. Mais sa femme est norvégienne et quelques années plus tard, ils partent à Oslo. Là, le couple attend de nouveau un enfant. C’est alors que le jeune homme se rend compte d'une sacrée différence : en Norvège, 70% des pères prennent un congé paternité d’au moins trois mois à la suite de celui de leur compagne.

Le début d'une prise de consciences des problématiques qui peuvent présider à l’inégalité, notamment salariale, entre hommes et femmes au travail. Une étude de l’Insee publiée ce jeudi montre en effet que ces écarts de salaires (28%) sont notamment dus à l’arrivée des enfants, les femmes prenant un congé maternité qui va freiner leur avancement, ou mettant plus facilement leur carrière entre parenthèses, en travaillant moins. 

Je me suis retrouvé comme une femme sur le marché du travail- Tristan Champion, auteur de Barbapapa.blog et du livre La barbe et le biberon (Marabout)

Tristan se rappelle : "En France, je voyais que mes collègues femmes avec des enfants étaient moins impliquées dans leur travail. Et quand j’ai attendu mon premier bébé, une d'elles a été enceinte en même temps. On ambitionnait tous les deux le même poste. Et je voyais bien que nous n’étions pas à égalité, qu’elle devait parfois quitter le travail plus tôt car elle se fatiguait, que derrière elle aurait un congé maternité plus long… " Tristan touche du doigt cette "différence de dynamique". Et ce n’est que le début.

Car en Norvège, il bascule dans un monde hyper égalitaire, avec dix mois de congés parentaux à se répartir au sein du couple. "Je me suis retrouvé comme une femme sur le marché du travail", raconte-t-il. "La Norvège a une politique volontariste, il s'agit de ne pas éloigner les mères du marché du travail".  Un système qui permettrait de contrer cet écart de salaire qui se creuse, pour la femme, à mesure que les contraintes familiales pèsent davantage sur elle : "Une étude suédoise de 2010 avait montré que chaque mois supplémentaire de congé paternité pris par un père augmente le salaire d’une mère de 6, 7%", indique Tristan. 

J’avais une promotion en vue, j’avais peur de la rater- Tristan Champion, auteur de Barbapapa.blog et du livre La barbe et le biberon (Marabout)

Le sel de cette histoire, c’est qu’il lui a fallu expérimenter ce système pour percevoir ce que peuvent ressentir les femmes : "Quand il a fallu que j’aille voir ma chef pour lui demander ces cinq mois de congé paternité, j’étais tiraillé par beaucoup de stress et d’inquiétudes", reconnaît-il. "J’avais une promotion en vue, j’avais peur de la rater, on voit la nouvelle qui arrive et va prendre sa place, les projets sur lesquels on est, qu’on craint de voir s’échapper…"

C’est presque aussi ce qui est arrivé à Patrice Bonfy, entrepreneur. Quand il a eu son premier enfant, il était salarié d’un groupe qui avait racheté sa boîte. "J’ai pris le congé classique, sans me poser de question", se souvient-il. "Mais assez rapidement, j’ai commencé à revenir plus tôt du travail : à l’époque, je partais à 20 h, 21 h, cela me semblait normal. Mais là, il fallait que je sois à la maison à 19 h pour relayer ma femme, c’était très dur pour elle, ce que j’avais du mal à comprendre à l’époque." Puis sa femme termine son congé maternité. "Elle travaille dans la finance, et avait bien en tête que si elle commençait à partir à 18 h du travail, ce serait compliqué pour elle de prouver qu’elle avait encore un avenir dans sa boîte. J’ai donc gardé cette habitude de partir plus tôt le soir."

Une tribune pour réclamer l'allongement du congé paternité

Quelques années après, sa femme retombe enceinte, alors que lui a quitté l’entreprise et se lance à nouveau dans l’entreprenariat. "On est parti en famille à la campagne pour son congé maternité", raconte Patrice. "Il ne m’a fallu qu’une journée pour comprendre que s’occuper d’un nourrisson était extrêmement intense et prenant, que cela pouvait devenir aliénant." Poussé par sa femme, Patrice décide de partager son expérience sur le sujet. Il publie un petit billet, un vendredi après-midi, sur un blog. "Dans le week-end, j’ai eu des milliers de visites et de commentaires, des messages d’hommes disant que ça résonnait par rapport à ce qu’ils avaient vécu, que cela les aidait à envisager le congé parental auquel ils réfléchissaient."

Forts de leur prise de conscience, Tristan Champion et Patrice Bonfy sont devenus quasi militants. Ils tiennent chacun des sites, Barbapapa.blog et Le Paternel. Il y a quelques jours, avec une dizaine d’autres "pères blogueurs", ils ont publié une tribune sur le Hufftington Post, pour demander un allongement du congé paternité en France, une mesure qui pour eux préside à l’égalité hommes-femmes au travail. 

Et s'il restait à conquérir le droit pour les hommes de se consacrer à leur foyer ?- Marlène Schiappa

Les pères blogueurs appellent aux témoignages. Ils demandent aux hommes de raconter leurs attentes, de prendre leur part du problème des inégalités hommes-femmes. Et des pères qui prennent ainsi la parole, c'est presque une première en France. "La revendication d’un congé prolongé des hommes est bien souvent portée par les femmes. Il faut nous aussi nous exprimer davantage ! Réveillons-nous !", dit Tristan.  C'est d'ailleurs un peu ce à quoi les a appelés Marlène Schiappa,  la secrétaire d'Etat à l'égalité hommes femmes, dimanche dernier dans le Parisien : "En trois générations, les femmes ont conquis le droit d'aller travailler sans demander l'autorisation. Et s'il restait à conquérir le droit pour les hommes de se consacrer à leur foyer ?" 

Reste qu'il y a du chemin à parcourir pour tout remettre à plat. Benjamin est ainsi devenu père au foyer, et se consacre à ses trois enfants pendant que sa femme travaille. "Je trouve que pour créer un lien, c'est génial, mais un père qui se met en retrait, c'est très compliqué, c’est mal vu", déplore-t-il. "Les réactions sont très dures, les gens pensent qu’on vit des allocations… On m'a déjà dit 'mais ça doit être dur pour votre femme de travailler et de faire l'entretien de la maison et des enfants en rentrant ! Père au foyer, c'est identifié avec console de jeu toute la journée !" Vincent, lui, réfléchit à se mettre en temps partiel. "Mais rien que le fait de l’évoquer dans ma famille pose problème, on me juge..."

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Un motif d'espoir : la tribune des papas blogueurs a déjà reçu plus de 300 témoignages. Et en regardant les remontées, Patrice distingue déjà plusieurs tendances. "Deux tiers des répondants ont pu s'organiser pour prendre plus que le congé paternité légal : 60% d’entre eux ont économisé des congés qu’ils ont posés d’un coup, et 20% en réduisant leur activité", note-t-il. Pour le tiers restant, qui a pris le congé légal ou moins, il estime qu'environ 45% n'ont pas pu prendre davantage "à cause de la pression professionnelle", soit qu'elle soit réelle, soit parfois parce que les salariés s'autocensurent, n'osant pas demander. D'autres pères, enfin, n'y ont tout simplement pas pensé. 

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