"Présentiel", "sur site", un linguiste part en guerre contre ces abus de langage post-confinement

"Présentiel", "sur site", un linguiste part en guerre contre ces abus de langage post-confinement
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RÉFLEXION - Le bouleversement des modes de travail a changé le sens que l'on pouvait mettre derrière ce mot. On en parle avec Bernard Cerquiglini lexicologue pour le Larousse et auteur du "Parlez-vous tronqué", paru en octobre dernier.

"Alors, tu as repris le travail ?" Peut-être, après avoir sué sang et eau pendant plusieurs mois de télétravail, la question vous a-t-elle laissé sans voix. Car, de travailler, vous n'avez jamais cessé. Mais ces derniers mois ont brouillé les pistes. Autre preuve s'il en faut. Le regard un peu perdu de vos enfants qui vous voient dans la cuisine, devant un ordinateur et ne savent s'ils doivent vous laisser tranquille ou vous réquisitionner pour faire un gâteau ou une partie de Monoply. 

Et nos habitudes ont changé plus vite que le vocabulaire, qui peine à décrire ces nouvelles situations de travail. Que dit-on, alors, pour aller travailler ? On en a parlé avec Bernard Cerquiglini lexicologue pour le Larousse et auteur du "Parlez-vous tronqué", paru en octobre dernier.

Glissement d'utilisation

LCI : Pourquoi, en France dit-on "aller au travail", comme si travailler, induisait un mouvement ?

Bernard Cerquiglini : N’oublions pas, tout de même, qu'en France nous avons l’allocution "se mettre au travail" ! Moi, qui travaille de chez moi, et bien je me "mets au travail". Mais en effet, il y a un petit glissement d’utilisation, et nous disons souvent "aller au travail". Ce glissement de sens, dire "aller au travail", montre que le travail est quelque chose qu’on doit faire à l’extérieur de soi. Avant, il y avait une dichotomie : l’espace privé et l’espace public ; le travail relevant du premier. D’où les questions "tu vas au travail demain ou tu restes chez toi ?" C’est assez clair ! Le travail, c’est de l’ordre de l’extérieur, quelque chose que l'on doit faire à l’extérieur de soi. 

Mais c'est en train de changer. cela fait plusieurs années que l’opposition public-privé a commencé à disparaître, avec d’internet, les nouvelles technologies, les portables… Et le confinement est venu accentuer cette tendance. 

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C’est une absurdité de langage total : on est sur site, en présentiel, qu’est-ce que cela veut dire ?- Bernard Cerquiglini

Mais justement, pour marquer la différence du retour au travail, on a inventé "sur site", "présentiel"…

C’est une chose en tant que linguiste qui m’a beaucoup intéressé durant le confinement : toute la production langagière. La langue, c’est ce qui nous réunit et qui permet de définir le monde. Aujourd’hui, le "bon vieux travail" continue à exister, mais sous d’autres dénominations. "Sur site", c’est du langage militaire : "J’arrive sur site". Mais le site, maintenant, c’est le boulot. C’est un mot que je trouve horrible. Encore pire, le mot "présentiel", qui maintenant vient créer "distanciel"... Je pars en guerre contre ces deux termes. De même que lorsque vous achetez un bouteille de lait ordinaire, on vous indique que c’est du lait complet, de même on dit dorénavant qu’on travaille en "présentiel", pour parler du travail ordinaire. C’est une absurdité de langage total : on est sur site, en présentiel, qu’est-ce que cela veut dire ? 

Que reprochez-vous à ces termes ? 

En fait, le suffixe "iel" vient du numérique, du logiciel, qui a produit le suffixe "iel" qu’on a retrouvé après dans "didacticiel". C’est un suffixe informatique. C’est austère. Mais le travail, dans le langage, n’a jamais été agréable : n’oublions pas que le travail signifie  "souffrance" : une femme qui accouche rentre dans "la salle de travail"; travailler au Moyen-Âge voulait dire "souffrir", donc on tourne autour. Mais ce qui est intéressant est qu’il y a eu un changement total dans ce qu’on met derrière ce mot. Il y a une réinvention de la langue, et cela va vite. Début mars on disait encore "aller au boulot". Et là, vous avez vu comme cela a changé ? 

Le "déconfinement" est quand même un mot extraordinaire qui est utilisé tous les jours ! (...) En quelques jours on a créé tout un champs lexical. - Bernard Cerquiglini

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Les Français travaillent-ils trop ?

Pensez-vous que cette évolution soit passagère ?

 Il y a eu un grand mouvement du langage pendant le confinement. Et c’est un mouvement de langue qui semble profond. Le "déconfinement" est quand même un mot extraordinaire qui est utilisé tous les jours ! Le confinement n’existait avant que dans la langue médicale : on confinait un malade dans sa chambre. En quelques jours on a créé tout un champs lexical. Et pour une fois, soyons fiers, car pour avoir regardé ce que faisaient nos voisins, nous avons été inventifs : par exemple, les Italiens disent "lockdown" : et alors que cela fait des années qu’on entend dire que nous sommes envahis par les anglicismes, en fait, notre langue a réagi. Rappelez-vous : on a vite oublié le "tracking", mais aussi les "cluster", pour parler plutôt de "foyers". 

Il y a un travail de la langue française qui est absolument passionnant. Tenez par exemple, le changement de sens du mot "masque" : avant, masque avait un sens majoritaire, de dissimulation, et très minoritaire de protection. Cela a changé. Aujourd’hui, quand on entend "les Français doivent se masquer", il y a trois mois, vous auriez-interprété cette phrase différemment, en comprenant "bal masqué". Alors, qu’en sera-t-il du mot travail ?   

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