150 ans après Hugo ou Zola, comment la littérature raconte-t-elle le monde du travail d'aujourd'hui ?

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INTERVIEW - Le Prix du Roman d'entreprise et du travail, qui récompense les auteurs ayant édité des ouvrages sur la thématique du travail et de la vie de bureau, est remis ce jeudi. Que dit justement la littérature du monde professionnel d’aujourd’hui et de demain ? Entretien avec Jean-Claude Delgenes, président du cabinet Technologia, co-organisateur du Prix crée il y a 10 ans par Place de la Médiation.

A priori, quoi de plus éloigné, que la littérature et le monde de l’entreprise ? Quel rapport entre la vie de bureau et un roman palpitant, une tour à la Défense et une épopée littéraire ? Et pourtant : de tout temps, le travail a inspiré les grands auteurs. Ils l’ont dénoncé, décortiqué, sublimé ou ont donné des clés pour mieux le saisir.

Et c’est justement cela que le Prix du Roman d'entreprise et du travail, qui est remis ce jeudi au ministère du Travail, veut récompenser : un auteur qui a publié dans l’année un ouvrage sur la thématique du travail en portant un véritable regard sur le monde professionnel. Cette année, trois finalistes sont encore en lice : Sarah Barukh avec Le cas zéro, Julien Bouissoux avec Janvier et Sven Hansen Love avec Un emploi sur mesure.

Que s'apportent mutuellement les deux univers ? En quoi est-il important que la littérature se saisisse de l'entreprise ? LCI en a parlé avec Jean-Claude Delgenes, président-fondateur de Technologia, cabinet d'évaluation et de prévention des risques au travail, qui est à l'origine de la manifestation.

LCI : Vous avez contribué à lancer le Prix du Roman d’entreprise et du travail il y a dix ans. Quelle en était l'idée ?

Jean-Claude Delgenes : Le point de départ était de mettre en débat les situations de travail à partir de la littérature. Comme   responsable de Technologia, j'ai connu énormément de situations compliquées : les suicides au Technocentre Renault, chez France Télécom ou encore de l’affaire Kerviel. Et nous nous sommes aperçus que globalement, on discute  beaucoup de l’emploi, des chiffres, du chômage, mais très peu du travail. Il faut donc le redécouvrir, le mettre en débat et voir quel monde nous voulons construire.

Historiquement, la littérature des 18e et 19e siècles traitait énormément du travail, beaucoup plus qu’aujourd’hui. D’où l’idée de ce Prix : à travers une floraison d’ouvrages sur une année, l'objectif est de partager la réflexion des écrivains qui nous rendent compte du travail. Ce Prix les met en valeur. C'est aussi un espace de discussion phénoménal : le jury est composé à la fois du Medef, des syndicats, d'intellectuels. Tout le monde est autour de la table, les débats sont magnifiques. Le représentant du Medef va être d’accord avec celui de la CGT… Cela rebat totalement les cartes ! 

Les livres permettent de se situer dans le monde- Jean-Claude Delgenes

On a pourtant l’impression que l’univers du travail est souvent absent de la littérature ? 

Au contraire ! Les grands auteurs, Zola, Balzac, Hugo, nous ont beaucoup parlé du travail. Prenons l’Assommoir  : Zola y décrit à la fois le peuple, les habitudes des ouvriers, les postes de travail. Il va même beaucoup plus loin, en s'emparant aussi des événements post-traumatiques. Quand Coupeau, ouvrier zingueur, tombe du toit, il verse dans l’alcoolisme et ne retourne plus  travailler. C’est typiquement de l’analyse post-traumatique. Dans Germinal, Zola réalise une étude anthropologique du monde de la mine. Pendant des mois, il est allé sur place pour voir les profils des mineurs et leurs conditions de travail. Il a ensuite écrit son texte. C'est donc une analyse sociologique. De son côté, Victor Hugo a décortiqué le travail, mais d’une autre manière, en attaquant la question des enfants, les inégalités… On voit bien le côté prémonitoire de ces auteurs, leur impact sur l’évolution de la société. Leurs livres ont apporté énormément, plus que des études de sociologie, car ils mettent à portée de chacun une représentation du monde et permettent de se situer dans ce monde.

Comment expliquer que la thématique du travail apparaît moins dans les romans d’aujourd’hui ?

En fait, il faut distinguer d’un côté le travail et de l’autre l’entreprise. Le travail a toujours été une source d’inspiration pour les auteurs. Mais aujourd’hui, 99% d'entre eux ne peuvent pas vivre de leur écriture et ont besoin d'un autre job.  Ce sont ainsi souvent des fonctionnaires ou des enseignants qui écrivent. Or ils sont coupés de l’entreprise et approchent donc cet univers  de l’extérieur. Cela peut donner une vision un peu décalée, externe, par rapport à ce qu’est le monde du travail. 

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Notez-vous tout de même quelques livres marquants ?

Il y  a des pépites magnifiques ! Vue sous la mer, de Slimane Kader (éditions Allary), raconte par exemple l’univers des paquebots de croisière et la vie à bord de ces damnés de la mer qui, au service des 3000 touristes, ne voient jamais la mer. Ce sont des conditions de travail très tendues. Les écrivains nous amènent à découvrir ces nouveaux mondes. Un autre roman me vient à l’esprit : Debout, payé de Gauz, sur la filière des vigiles  venus de Côte d’ivoire. Souvent clandestins, ils sont donc très "dociles". Ils font leur job, sont observateurs de tout mais ne sont vus par personne. Depuis ce livre, je vois les vigiles de manière différente. 

Depuis 10 ans, avez-vous constaté une différence dans la manière dont le monde du travail est abordé dans la littérature ? 

Il y a une dizaine d’années, il y avait un aspect pathos, un peu "j’ai été victime de harcèlement j’écris un bouquin". C'est moins vrai aujourd'hui. Les livres sont moins dans la dénonciation et dans le pamphlet. Nous avons en revanche des ouvrages assez aboutis avec des auteurs qui rendent compte  d’un univers assez riche, réaliste, pas trop manichéen. Je pense  à Thomas Coppey et son Potentiel du sinistre : c’est un superbe bouquin, qui raconte comment l’ingénierie financière s’empare des catastrophes naturelles pour bâtir un nouveau produit d’assurances. Derrière ça, jouent toute la mécanique des passions, la jalousie, l’émotion, les rivalités, la grande comédie humaine. 

La littérature a une grande place à prendre au sein de l’entreprise- Jean-Claude Delgenes

Les problématiques actuelles – souffrance au travail, burn-out, mais aussi qualité de vie et bonheur au boulot – se retrouvent-elles dans les livres ? 

Janvier, de Julien Buissoux, raconte l’histoire d’un gars qui se trouve isolé, qui a été oublié. Cela m’a rappelé des cas de salariés dans l’affaire France Télécom : quand ils revenaient d’arrêt maladie, tout le monde avait déménagé et ils se retrouvaient seuls sur un plateau. Là, l’auteur a poussé l’exercice un peu loin, comme une fable autour de l’ennui, du droit à la paresse, avec ce salarié qui décide, plutôt que rester chez lui, de continuer à se rendre au travail. Le Cas Zéro traite pour sa part du travail dans les hôpitaux, avec les premier cas de sida au début des années 80 et toute la problématique des soignants par rapport à ce cas zéro. Le livre montre les contraintes  financières et organisationnelles qui pèsent sur les soignants,  les différentes interactions entre les différentes professions. Il fait découvrir un univers de manière très précise. 

Si la littérature peut dresser un tableau du monde du travail, peut-elle aussi donner des pistes de réflexion ? 

Je pense sincèrement que la littérature a une grande place à prendre au sein de l’entreprise. L'Art peut redonner la vie, du sens,  permettre d’inventer de nouvelles manière d’appréhender le travail. Nous devrions imaginer beaucoup plus d’échanges entre les auteurs, les maisons d’édition et le monde de l’entreprise, comme inviter des écrivains qui parlent de leur œuvre ou créer des cafés, des salons, voire des veillées littéraires, dans les sociétés ! Il faut échanger sur le travail : voulons-nous des univers de travail éclatés, où les gens ne se parlent plus, ou des collectifs de travail heureux et vivants ? Voulons-nous passer notre vie à nous tuer à la gagner ? Que voulons-nous comme vie ? La littérature permet d’apporter des réponses. 

> Découvrez les trois finalistes en lice : Sarah Barukh avec "Le cas zéro" (Editions Albin Michel), Julien Bouissoux avec "Janvier" (Editions de l'Olivier) et Sven Hansen-Love avec "Un emploi sur mesure" (Editions du Seuil). 

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