Qu'y a-t-il derrière le site polémique "arretmaladie.fr", qui promet des arrêts de travail en ligne ?

44% des Français affirment avoir été en arrêt-maladie au moins une fois au cours des douze derniers mois. Depuis aujourd'hui, un site internet s'engage à obtenir pour vous en trois clics un certificat en bonne et due forme. Mais est-ce légal ?
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DÉCRYPTAGE - Le site "arretmaladie.fr", mis en ligne ce mardi, propose des certificats médicaux après une consultation en ligne. Il suscite la colère des médecins et de l'Assurance maladie, qui a annoncé son intention d'engager "une action en référé".

"Arrêt maladie sans se déplacer. 100% valide. Remboursable. Rapide et sécurisé. Choisissez votre maladie". C’est la promesse du site arretmaladie.fr, lancé ce mardi, et qui suscite déjà une vive polémique dans les milieux de la santé.

La promesse se veut il est vrai alléchante : vous êtes malades, au point de ne pouvoir vous déplacer ? Ou même, comme le montre la vidéo de démonstration, vous êtes bloqué par une grève des transports ? En deux clics, vous choisissez pourquoi "vous n'êtes pas en mesure de travailler" : coup de froid, gastro-entérite, douleurs menstruelles, stress, migraine ou cystite. 

Auto-diagnostic ?

Vous avez l'impression d'avoir une gastro ? Vous cliquez sur la maladie, tombez sur un formulaire d'une dizaine de questions - et quelques fautes de frappes donnant l'impression d'un site fait à la va-vite -, qui vous demande de décrire vos symptômes (température ? Toux grasse ou sèche ? Y a-t-il un risque de contaminer vos collègues ?). Suivent quelques questions sur vos antécédents médicaux. Puis vous entrez votre numéro de Sécu, nom, prénom, mail, activité professionnelle. "Une fois que le patient accepte que ses données soient transmises à son médecin traitant ou à un autre praticien disponible il peut immédiatement prendre rendez-vous grâce à une plateforme de téléconsultation", assure le communiqué de presse d'"arretmaladie.fr", qui indique "travailler en partenariat avec des sites de téléconsultation". Plusieurs plateformes de téléconsultations françaises sont en effet proposées sur une page qui s'affiche : Docteursecu, AlloDocteur ou Livi - bien qu'il soit aussi indiqué, pour ces deux derniers, que "vous ne pouvez pas actuellement utiliser notre questionnaire directement avec cette plateforme de téléconsultation".

Après cette consultation en ligne "obligatoire", "le médecin pose un diagnostic et, au besoin, fournit au patient un arrêt maladie au format PDF", détaille le communiqué. Le patient peut ensuite envoyer à son employeur et à la CPAM les documents habituels.  Le site précise bien qu'il ne s'agit que d'arrêts de travail pour des "pathologies simples et courantes", et que les patients "ne peuvent bénéficier que d’un nombre limité d’arrêts par an, uniquement à un intervalle d’au moins 3 semaines et pour des arrêts d’une durée maximum de 2 à 3 jours".

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Les médecins courroucés

En découvrant le procédé, plusieurs médecins français en ont avalé leur stéthoscope. Croyant d'abord à une vaste blague. En tête, le docteur Jérôme Marty. "Cela paraît tellement gros que l’on pense immédiatement à un fake", a réagi le président du syndicat Union française de la médecine libre, y voyant des "escrocs" qui abusent du nom "secu" : "C'est de la marchandisation du système de soin qui fait passer le patient pour un client et le médecin comme un prestataire de service", a-t-il dénoncé sur BFM. Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France, s'est de son côté indigné : "Ce site est une honte, c'est la caricature du soin".

Certains internautes et praticiens pointent tout de même le côté "pratique" ou pragmatique du service.

Tout cela n'a pourtant rien d'une blague, et l'offre est très sérieuse. Derrière cela, une start-up hébergée à Hambourg en Allemagne, dirigée par Can Ansay, entrepreneur numérique allemand, juriste. Il a lancé le même service l'an dernier à Hambourg, sous le nom au-schein.de. Dans un petit "à propos" sur le site, le CEO revendique plus de 30.000 arrêts maladie déjà délivrés en Allemagne. Là-bas, le recours à la téléconsultation n’est pas proposé : le médecin reçoit le formulaire et fait son diagnostic. "Aucun abus ou erreur de diagnostic n’ont été reportés", revendique le site.

"Nous souhaitons résoudre le problème des nombreuses visites chez le médecin en raison d'un simple arrêt de travail de courte durée", scande, dans un communiqué, Can Ansay. "Pour résoudre ce problème, la Norvège a autorisé les salariés à 's’auto-arrêter'pour quelques jours, ce qui a réduit le nombre de jours d’absence pour cause de maladie. Notre solution offre les mêmes avantages, mais prend en compte les préoccupations de toutes les personnes impliquées. En tant qu’avocat, après consultation auprès de confrères français spécialisés, je me suis assuré que les arrêts maladies délivrés par notre service sont 100% valables".

Sauf que l’accueil français semble pour le moins froid. L'UFML indique pour sa part faire plancher son avocat sur le sujet. La Caisse nationale de l'Assurance maladie a elle aussi réagi dans l'après-midi, via un communiqué. Elle y annonce notamment, en lien avec l'Ordre des médecins, qu'elle va mettre en demeure immédiatement le site de cesser ses activités et engager également, à cette fin, une action en référé. Elle estime en effet que le site "véhicule une information inexacte qui trompe les assurés" et "s'écarte de la déontologie médicale". Elle rappelle que le remboursement des téléconsultations par l'Assurance maladie appelle le "respect d’un certain nombre de conditions, qui ne sont pas remplies" par ce site. 

L'Assurance maladie souligne aussi qu’il est "éthiquement critiquable de faire la promotion d’un site de consultations médicales en ligne à partir de la promesse de l’obtention facilitée d’un arrêt de travail" : "Les arrêts de travail ne sont pas des produits de consommation, susceptibles d’être distribués sur demande des patients", relève-t-elle. "Ils relèvent d’une prescription médicale et doivent intervenir à l’initiative du médecin."

Le lancement de la plateforme en Allemagne avait suscité la même polémique. En France, si l’agence de presse de www.arretmaladie.fr, contactée, estime qu’il aurait été "un peu naïf" de ne pas s’attendre à une levée de boucliers, elle s’étonne un peu : "En quoi cela dérange-t-il ?" : "Nous sommes en France, où l'on n'a pas le droit de délivrer un document médical officiel sans passer par la case médecin, donc il y a téléconsultation. C’est de la téléconsultation comme l’autorise la Sécurité sociale depuis le 15 septembre 2018, cela passe par des sites sur lesquels on peut prendre rendez-vous pour faire valider ou pas son arrêt maladie." Quoi qu'il en soit, bonne ou mauvaise, le site aura bénéficié d'une belle première campagne de publicité ce mardi. Mais aussi jeté le doute sur les différentes formes de télémédecine qui, déjà, peinent déjà à décoller.

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