Quand les cadres, eux-aussi, se posent la question du sens au travail

Open-space
DirectLCI
PARADOXE - Alors que le statut des cadres est fortement remis en question avec notamment la réformes des retraites, un baromètre Ifop pour Cadremploi montre que leur moral est au beau fixe : le marché de l’emploi n’a jamais été aussi florissant pour eux. Pourtant, ils ont désormais un rapport différent à leur entreprise et sont traversés par la question du sens de leur travail.

Sur le papier, tout est rose : le marché de l’emploi des cadres est florissant, les entreprises se les arrachent dans une "guerre des talents" sanglante, leur moral est au beau fixe. Pourtant… Tout est-il si beau, dans la réalité ? Pas sûr. Ils n’ont en effet jamais connu autant de changements et de manière de travailler, tandis que leur statut est particulièrement discuté dans le contexte de réforme des retraites, des indemnités chômage ou encore de la formation. C’est en tout cas ce que montre la dernière édition du baromètre Cadremploi réalisé par l’Ifop, présentée ce jeudi. 


Les cadres, en France, ce sont 5 millions de travailleurs, sur les 30 que compte la population active. Et ils semblent bien servis : "Les recrutements de cadres sont à un niveau record (281.400 en 2019), le taux de chômage est historiquement bas (3, 4%, contre une moyenne nationale de 8, 8%)", énumère Thibaut Gemignani, directeur général chez Cadremploi. Bref, ils sont en position de force. Le paradoxe est que cette dynamique de l’emploi cadre intervient donc dans un contexte où leur statut n’a jamais été autant remis en cause.

Ils n'attendent plus forcément un salaire ou de la reconnaissance mais une bonne ambiance

Peu conscients des enjeux ? Mal informés ? Population peu prompte à se mobiliser ? En tout cas, dans un contexte hexagonal fragile et pessimiste, les cadres affichent un bel optimisme sur leur situation (plus de 70% se disent optimistes pour leur emploi, leur recherche d’emploi ou pour le marché de l’emploi des cadres). Ils sont en revanche bien moins positifs (moins d'un sur deux), sur le contexte global, à savoir le marché de l’emploi en général ou le contexte économique et social. "C’est un reflet de l’angoisse sociale, que partagent les cadres", estime Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop. Cette dichotomie a un impact sur la mobilité, qui recule brusquement : ils étaient 45% l'an dernier à se déclarer ouverts aux opportunités, ils ne sont plus que 36%. Pour autant, ils n'affichent pas de fidélité à l’entreprise. Au contraire, 20% d’entre eux (11% en 2018) veulent la quitter, en devenant indépendant (7%), en créant  leur entreprise (5%)  ou en suivant une formation pour changer d’activité (8%). 


Derrière tout ça, des mutations profondes des attentes des cadres se dessinent. "En à peine 7 ans, on note un net basculement des cadres lorsqu'ils se projettent dans une recherche d’emploi. C’est historique", indique ainsi Frédéric Dabi. "Les attentes prioritaires changent. Bien sûr, les ambitions professionnelles restent très fortes. Mais les indices classiques du salaire et de la reconnaissance ou de la responsabilité baissent." Ce que le cadre met en avant, aujourd'hui, est une bonne ambiance de travail (42% des sondés, contre 33% l’an dernier). Grimpent aussi dans le classement le souhait de travailler moins ou d’avoir un manager et/ou une équipe charismatique, indicateurs révélant en creux les conditions de travail actuelles.

En vidéo

Assurance chômage : menace sur les cadres ?

23% ressentent de l'"indifférence" vis-à-vis de leur entreprise

Le basculement est surtout flagrant sur l'état d'esprit des cadres face à leur employeur : pour 23%, le terme "indifférence" exprime le mieux ce qu’ils ressentent. "On note un effondrement de la valeur de l’attachement, qui passe de 28% à 20%", souligne Frédéric Dabi. "Cela montre un rapport plus pragmatique, moins dans l’affect." Autre indicateur de cette relation distanciée : le succès grandissant du télétravail, souhaitée par 70% des cadres. Une volonté de travailler à distance qui pourrait aussi traduire une volonté de s'éloigner d'un quotidien parfois pesant : 54% des cadres estiment que leur employeur n’a mis aucun plan d’action pour lutter efficacement contre la gestion du stress et les risques psychosociaux, phénomènes pourtant de plus en plus prégnants.


Pour François Hommeril, président de la CFE-CGC, cette question de l’attachement, du sens, des valeurs est justement l’un des "points centraux" des problématiques. "Cela pose de vraies questions sur les enjeux économiques qui en découlent : aucune politique de direction ne tient la route si les personnes chargées de la mise en oeuvre -les cadres - ne partagent pas l’impression que cela va dans le bons sens".

Avant, les sociétés de conseil recrutaient le top des grandes écoles. Aujourd’hui, ils ne veulent plus venir chez ellesThibaut Gemignani, CEO chez Cadremploi

L’enjeu en terme de compétitivité est donc grand pour les entreprises qui peinent à recruter dans ce marché tendu : "Elles ont compris que c’était un enjeu vital", indique Thibaut Gemignan. "Avant, les sociétés de conseil recrutaient le top des grandes écoles. Aujourd’hui, ils ne veulent plus venir chez elles". François Hommeril confirme : "C’est la problématique numéro 1 de tous les objectif RH. Certaines boites ont 30% de turn-over. Cela leur coûte un argent fou." 


Reste le fond du problème : comment remobiliser les cadres ? François Hommeril rappelle qu'ils "souffrent du sentiment de savoir ce qu’il faut faire et de ne pas avoir la capacité de le faire. Ils ont l’impression que les décisions prises ne favorisent que le capital financier, que le projet de l’entreprise n’est réduit qu’à la seule maximisation des profits des actionnaires. Or la nature même de l’entreprise et de créer de la valeur ajoutée". 


A l'inverse, l'attachement est aujourd'hui lié au sentiment ou non que le travail a un sens. "Les jeunes cadres veulent avoir un impact positif sur la société toute entière", estime François Hommeril. "Selon eux, il faut que l’entreprise participe à des valeurs qui la dépassent elle-même. Et que les décisions prises soient faites dans une rationalité comprise par tous." Thibaut Gemignani évoque ainsi les grands espoirs sur une disposition de la loi Pacte concernant la transformation des sociétés, qui les incite à définir leur "raison d’être" et à l’inscrire dans leurs statuts.  Suffisant pour attirer à nouveau ? 

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter