Quand les neurosciences s’emparent du bonheur au travail : est-ce pour votre bien ou est-ce un gros gadget ?

Quand les neurosciences s’emparent du bonheur au travail : est-ce pour votre bien ou est-ce un gros gadget ?

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INNOVATION - Depuis quelques temps, les neurosciences s'immiscent dans le monde du travail, autour des thématiques de bien-être et de qualité de vie au travail. Alors, nouvelle mode éphémère ou réel intérêt ? LCI s'est posé la question et a notamment testé un casque conçu spécialement dans cette optique.

Paris, La Défense, son parvis, ses tours de bureaux. Autant dire le cœur de la performance et de la compétitivité. Et un vivier, sans doute, en matière de stress au travail. Bref, l'endroit idéal pour présenter la dernière solution qui permet de toucher du doigt le bonheur au travail. 


Et la dernière solution, présentée ce matin de semaine ensoleillée sous une bulle installée sur le parvis, c’est Melomind, un programme conçu par myBrain Technologies. Son but : "entraîner son cerveau grâce aux neurosciences". "Melomind utilise le neurofeedback pour jouer sur la neuroplasticité du cerveau afin de moduler les ondes Alpha responsables du bien-être et de la relaxation", dit le texte de présentation, qui promet "des technologies issues du domaine clinique au service d’une solution innovante."


Neurosciences. Neuroplasticité. Neurofeedback. Les mots impressionnent, recouvrant une réalité un peu obscure. Mais laissent aussi un peu perplexe, tout passionné de technologies qu’on soit : tout ça n’est-il pas un peu gadget ? Est-ce vraiment si rigoureusement scientifique ?

Convaincre !

C’est tout l’enjeu du discours porté ce matin-là par Yohan Attal, co-fondateur de myBrain Technologies, devant quelques rangs de journalistes. Lui-même est docteur en neurosciences, a travaillé sur les AVC et le processus de mémoire. Il "s’appuie à présent sur son expertise pour amener les dernières découvertes en neurosciences sur le marché mondial", précise la biographie du dossier de presse. "Les neurosciences sont une réalité. Elles entrent au service de l’entreprise, et vont révolutionner l’approche bien-être", insiste-t-il au micro. La journée est d'ailleurs appelée "Journée Bonheur au travail 3.0". Une formulation sans doute un peu marketing, qu'il tient à préciser : "Le bonheur, c’est un état émotionnel où l’on cherche stabilité et équilibre. Nous, on veut pallier les problèmes qui diminuent ce bonheur." Et l’un des principaux problèmes identifiés est le stress, "gigantesque", subi de plus en plus au travail. 


Le remède avancé par myBrain ? Se relaxer, de manière efficace, ce qui réduit le stress. Et le moyen pour y parvenir consiste en un casque, équipé d’électrodes, relié à une application mobile, qui permet, selon la société, d’entraîner son cerveau à se détente. Yohan Attal le redit : "La logique est très sérieuse. Le produit n’est pas qu’un gadget mais basé sur de la science de très haut niveau." La caution scientifique est d'ailleurs là : à ses côtés, Nathalie Georges, une directrice de recherche à l’Institut du cerveau (ICM), qui a collaboré avec l'entreprise pour le développement de l'engin, décrypte le "neurofeedback". Il s'agit d'une technique clinique qui permet, grâce aux électrodes, d'obtenir un retour direct sur l’activité son cerveau, et ainsi de l'améliorer.

Moins de fatigue, davantage de décontraction et d'attention

Sont aussi conviés, pour témoigner, des "testeurs". Comme Dr Richard Vericel, médecin ORL, et "passionné par l’innovation". Qui, lui aussi, s'est posé des questions, avant d'être convaincu. "Je me suis demandé si c’était gadget ou une véritable innovation", raconte-t-il. "Quand j’ai eu l’appareil, j’étais un peu curieux, amusé." Il a essayé. "Il faut être calme, immobile, fermer les yeux, et on entend une petite musique... Cela fait du bien au début. Et au bout d’une dizaine de jours, j’ai remarqué que j’étais beaucoup moins fatigué. Au bout d’un mois, j’ai même constaté que j’arrivais à faire des interactions entre mon cerveau et le smartphone." Suit ensuite Hugues Micquet, responsable d’information chez Enedis, où des salariés ont également testé l'appareil. "On est des ingénieurs, donc très pragmatiques", dit-il. Et pourtant, ces incrédules ont observé, au bout du test, "un niveau d’attention, de décontraction plus important".


Ce casque, à utiliser environ 15 minutes par jour (au boulot donc puisqu'il est destiné aux seules entreprises), est en tout cas révélateur d’une tendance : celle de l’irruption des neurosciences dans l’univers du travail. Depuis plusieurs mois, surgissent des coachs, des RH certifiés en neurosciences. Des cabinets de conseil experts en neurosciences se créent. "On est sur une tendance où les technologies s’intéressent à la santé", note Yohan Attal. ’Et les entreprises sont intéressées. "C'est vraiment nouveau. Il y a 4 ans, elles n’avaient  pas une démarche aussi proactive pour la qualité de vie au travail".

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Alors, heureux ? Quand l'injonction du bonheur surgit au travail

Repenser l'organisation et l'environnement du travail pour réduire le stress

Le constat est partagé par Gaëtan de Lavilleon, docteur en neurosciences et co-fondateur de Cog'X, agence de conseil et d’études en sciences cognitives. "Dans un monde où il y a de plus en plus d'informations, de désinformation et de bruit médiatique, il y a une mise en avant de la rigueur scientifique. Certains groupes sont prêts à avancer dessus", estime-t-il sur LCI. Un phénomène "encore à la marge", mais "on sent que le message commence à passer".  Lui, en tout cas, est très largement sollicité : il intervient en entreprises via des conférences ou sur des temps plus longs, à travers des ateliers de formation ou des évaluations.


Et il voit un besoin : "J’ai été un peu choqué, en venant du monde de la recherche, d’arriver en entreprise, et de poser la question : ah vous avez mis ça en place, mais quels ont été les effets ?' Souvent, à part un questionnaire de satisfaction, il n’y a pas grand-chose." Lui promeut l'application d'une méthode scientifique au monde du travail : "L’idée est de dire : avant de déployer du flex-office dans tous vos locaux, prenez un site, évaluez le, voyez ce qui marche vraiment, ce qui ne marche pas.  Avant de suivre une mode, cela permet de s’assurer qu’on va créer quelque chose qui a un impact positif." 


Alors ce qu’il "vend", ce n’est pas du bonheur. "Les neurosciences, ça ne donnent pas accès au bonheur, sinon cela se saurait !", rigole-t-il. Il rappelle sa réalité, moins glamour certes, mais axée, davantage, sur le bien-être. "Les neurosciences, ça ne va pas amener des révolutions. En revanche, cela va nous permettre, sur certains aspects du quotidien, de bouger un peu les lignes et de réguler un certain nombre de choses". Il  appelle donc à faire le tri, éviter le simplisme. "Le risque d'un manque de rigueur est que ce soit de la pommade", explique-t-il. "C’est très bien si dans les entreprises, on met à disposition des technologies qui permettent par exemple de réduire le stress. Mais si à côté de ça, on ne repense pas l’organisation et l’environnement du travail pour réduire les causes du stress, ça ne servira pas à grand chose." 

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