Quand ton patron est une application : "Avec l'algorithme, vous avez l'illusion de la liberté, mais c'est une liberté surveillée"

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DÉSHUMANISÉ - C’est un nouveau métier : travailleur de plateformes numériques. Ce sont les livreurs à vélo, à scooter ou encore les chauffeurs VTC. Leur point commun ? Un environnement juridique incertain, qui redessine de nouvelles formes de travail. Alors que la loi sur les mobilités est toujours en cours d'examen, LCI leur a demandé : comment travaille-t-on quand son patron est un algorithme ?

C'est un boss qui s'appelle Franck. Franck n’est pas bavard, parfois autoritaire. Et, souvent, sa logique est brumeuse. Franck est un algorithme, celui de Deliveroo, service de livraison à vélo. Chez Uber, l'algorithme n'a pas de prénom, mais son fondateur, Travis Kalanick, a souvent laissé entendre que "le patron, ce n'est pas Uber, c'est l'algorithme". Uber, UbertEats, Stuart, Foodora ou encore Lyft et Luna aux Etats-Unis, ou feux Take eat easy ou Toktoktok... : depuis plusieurs années, les plateformes numériques se multiplient en mettant en relation, via un logiciel, clients et travailleurs. 

Toutes ces applis se sont développées sur une promesse faite aux travailleurs : celle d'être indépendants dans un système flexible, et lucratif pour tous. En 2016, Edouard Bernasse rejoint une plateforme de livraison de repas à vélo. Le concurrent a coulé deux semaines avant. Il est lucide et sait que ce statut d’autoentrepreneur n'est pas rose. "A la première réunion, les types nous tutoient, font les vendeurs de tapis", rigole-t-il. "On te dit que tu vas être trop flexible ! Que t'es un biker !" Dorian Chupin, lui, a rejoint les rangs des "bikers" dès 2015, à Nantes, pour diverses plateformes. "C'étaient les débuts, nous étions une petite équipe, l'ambiance était très bonne", raconte-t-il. "Nous trouvions bien à la fois de pédaler et de lancer cette activité pour désengorger les villes. C'est ainsi qu'ils se présentaient. Et il y avait du travail pour tout le monde." Débuts enthousiasmants. 

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L'algorithme aux commandes

Mais quelle différence avec un emploi "classique" ? La rémunération d'abord. Tarification à l’heure ou à la course, bonus ou primes, chaque plateforme a ses règles. Mais elles changent souvent.  "Avant, c’était bien calé. Il y avait un minimum de transparence. Nous avions un tarif horaire et étions payés à la course", explique Dorian. "Aujourd’hui, c’est en fonction de la distance, de l’affluence des commandes et de la présence de coursiers. Le tarif peut être différent alors que les courses ont les mêmes distances." A cela s'ajoutent des mécanisme incitatifs - comme des SMS annonçant des bonus en fonction de la météo -, voire de la "gamification", des incitations sous forme de jeu ou de challenge "Gagnez X euros pour Y courses en 4 heures".

Sur la question des plannings, plusieurs cas de figure. Certaines applis comme Deliveroo, imposent aux livreurs de se positionner sur des tranches horaires. D'autres sont en "free-loguing", les livreurs travaillent quand ils veulent. Liberté ? Qu'à moitié, car ils ont tout intérêt à se positionner sur les créneaux où l'activité est soutenue. Et pour certains, le mystère plane sur la manière dont les courses leur sont attribuées. "Chaque livreur a des statistiques, visibles. Elles sont liées à trois facteurs : la présence pendant les pics du week-end, le nombre de désinscriptions tardives et le taux de présence générale", décrit Dorian. "Le problème, c'est que certains coursiers, qui possèdent pourtant des stat' irréprochables, ne sont pas traités de manière identique. Ils n'ont par exemple pas accès au planning en même temps. D’autres chiffres entrent forcément en compte." Une affirmation contestée par Deliveroo. "Les critères sont écrits noir sur blanc sur le site des livreurs et ne sont pas du tout cachés. Seules ces trois statistiques entrent en ligne de compte", souligne la société, interrogée par LCI.

Contacts dématérialisés

Quant aux contrats, "tout est dématérialisé et se déroule par mail", explique Edouard Bernasse. "Pour s’inscrire, il n'est plus nécessaire de rencontrer quelqu’un. Si l'on essaie d'avoir un interlocuteur, il y a des filtres. On t’envoie vers le blog des bikers, un tchat, un centre d'appel, parfois situé en France, parfois à l'étranger."  Parfois, des informations, comme des uniformisations de contrat, sont envoyées par SMS.  

Là aussi, nos témoins notent un avant et un après. "Au départ, la communication entre les coursiers et les plateformes était très bonne : elles avaient des bureaux, des personnes sur place", se souvient Dorian Chupin . Mais à Nantes, au fur et à mesure que le nombre de livreurs grossissait, les bureaux ont disparu. Remplacés par des "référents", qui viennent une ou deux fois par mois répondre aux questions de problèmes de paiement ou de planning. "Mais sur certains sujets, par exemple le fonctionnement de l'algorithme, ils ne savent pas quoi répondre. Et c'est normal, car ils sont comme nous : les décisions sont prises au siège, à l'étranger". 

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Deliveroo : 24h dans la vie d'un livreur

 "L'algorithme, c'est un mélange de dopamine et... de technologie", analyse Edouard. "Il y a un truc un peu sympa, marketing, avec des jeux, des challenges, comme si tout cela était très libre, flexible et très cool, comme si le travail n'en était pas un. Or c'est en fait très surveillé : nous travaillons par le biais d’une application qui recueille nos données, qui sait comment nous nous connectons et nous comportons." Et au final, l'indépendance reste très limitée : "Quand vous êtes sur votre vélo, vous avez l'illusion que nous n’avez pas de patron et que vous pouvez arrêter quand vous en avez assez", complète Edouard. "Il n'y a pas le rapport de domination directe qui existe dans un bureau avec un manager. Mais c'est une illusion. Avec l'algorithme, ils ont inventé la liberté restreinte !"

L'algorithme est en train de détricoter tous nos droits- Edouard Bernasse, du collectif Clap 75

Dans ce contexte, se battre pour ses conditions de travail est difficile. "C'est tellement mal payé que beaucoup se disent 'je prends les dernières miettes et je me casse'", avance Edouard. "Quelques-uns veulent cependant s'attaquer au problème, pour ceux qui arrivent derrière." Mais le turn-over, décrit comme très fort par les coursiers, ne facilite pas la mobilisation. Là-dessus, il est difficile d'avoir des chiffres. Deliveroo, par exemple, évoque plutôt un "business relativement cyclique", la demande était très liée aux saisons - et à la pluie. La plateforme raisonne en terme de nombre de livreurs "actifs" sur les trois dernières semaines : environ 11.000 depuis le début de l'année. 

Dorian et Edouard ont un peu levé le pied. Mais ils sont chacun à l’initiative de collectifs, le Clap 75 et les Bikers nantais, pour revendiquer un statut et des droits, dans le cadre de l’examen du projet de loi LOM sur les mobilités. 

En France les travailleurs des plateformes seraient environ 200.000 (soit 0,8% des actifs occupés), selon un précent rapport de l'Institut Montaigne. Mais, par leur fonctionnement, ces sociétés créent une nouvelle manière d'exercer un travail dans un système encore peu encadré. Et semblent déjà faire des petits. "L'effet de contagion est terrible !", estime Dorian. "Des services de ménage, de gardiennage, de garde d’enfants, de facteur payé au colis délivré… Les gens sont payés à la prestation et s'il n'y a pas de prestation, ils ne sont pas payés." "Je n’ai pas envie d’avoir des enfants qui seront payés à la tâche", complète Edouard. "Nous sommes très contents d’avoir notre protection sociale, nos congés, nos week-ends, et cela disparaît. L’algorithme est en train de détricoter tout cela." 

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