Se faire recruter pendant une partie de Mario Kart ou un escape-game, ça donne quoi ?

Se faire recruter en jouant à Mario Kart, ça donne quoi ?
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REPORTAGE – Ludiques, sportifs, culturels… Dans les secteurs en forte tension, les process de recrutement cherchent à se réinventer depuis plusieurs mois. Ça donne quoi, en vrai ? On a assisté à l'une de ces soirées un peu spéciales.

Le jeudi soir, il y a ceux qui partent en afterwork. Et ceux qui vont en "soirée de recrutement". "Soirée" et "recrutement", à première vue deux termes qui ne vont pas ensemble. Et pourtant. Certains secteurs, confrontés à des pénuries de candidats, tentent de réinventer leurs process pour les attirer. Se faire recruter un verre à la main, en participant à un escape-game ou en jouant à Mario Kart, ça donne quoi ? On est allé voir. 

Rendez-vous est donné dans une grande bâtisse, derrière la Bourse à Paris. Il est 18 heures. Une vingtaine d’entreprises ont dépêché leurs représentants, leurs kakemono, leurs goodies et leurs salariés tout sourires pour assurer le service avant-vente. Sont là ce soir des grosses boîtes comme KPMG, Accenture, BNP, Safran ou Thales. Pas du genre à souffrir de problèmes de recrutement... Et pourtant : tous attendent l’air friand les 300 candidats qui vont débarquer. 

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Sid-Ali Baldji, manager IT, et Marlise Loteuil, chargée de développement RH, sont là pour représenter leur société de conseil en informatique, Des systèmes et des hommes. Une première pour eux. "Nous n'avons pas l’habitude, mais sommes très conscients que les profils IT sont à la fois très pénuriques et  sur-sollicités", explique Marlise Noteuil. "L'idée est de nous faire connaître, et d'initier des échanges plus informels que ce qu'on peut faire d'habitude." 

Et l’informel, ça passe ce soir par un bar, avec des animations culinaires, mais aussi ludiques : un espace-game, un jeu de Mario Kart et un quizz. Pour Mario Kart, c'est Sid-Ali Baldji qui va s'y coller. Motivé. "Cela permet de briser la glace, de discuter ouvertement avec des personnes, de ne plus avoir cette relation recruteur-recruté", dit-il. "C’est ça qu'ils demandent", estime Marlise Noteuil. "Ils veulent échanger avec des managers, des opérationnels qui connaissent bien les métiers, pour parler de ce qu’on fait." Bref, il faut les appâter un peu, ces jeunes. Mouiller la chemise.

On arrête de regarder les compétences papier, c’est la personnalité qui compte ! - Sébastien Guichard, cofondateur de Tekkit

Justement, les candidats débarquent. Passent au vestiaire, puis au bar. Une technique de soirée éprouvée : le verre, ça donne une contenance. Eux aussi ont l’air de découvrir ce concept de recrutement ludique. Candidats et recruteurs s'approchent, se flairent, et commencent un ballet entre discussions dans les coins, verre à la main, et parties de jeu.

Et il est où, le CV ? Oublié ! Ou plutôt rétréci, à la taille d’un QR code que les candidats ont attaché autour du cou. Et que le recruteur peut scanner s’il veut aller au-delà du premier contact. "Mais c’est secondaire, tout se passe au feeling", explique Sébastien Guichard, cofondateur de Tekkit, la société spécialisée dans les métiers de l’IT qui organise cet événement. "On arrête de regarder le profil, les compétences papier, c’est la personnalité qui compte !" 

"Briser la glace". "Passer un bon moment". "Matcher". Voilà comment, aujourd'hui, on "recrute différemment". Ce genre d’événement, qui veut mettre en avant le "savoir-être" et les "soft skills", se multiplie ces derniers temps, sous diverses formes : culturel (cinéma, musée), sportif, informel et bien sûr ludique, avec en particulier le magistral succès de l'escape-game, mis à toutes les sauces. Avec l'idée, pour ces grosses entreprises, de se rendre accessibles du haut de leurs grandes tours, et de mieux se conformer aux attentes de candidats désormais davantage à la recherche d'une bonne ambiance, d'une aventure humaine, de projets les faisant vibrer.

Opération séduction

Et assurément, les grandes entreprises l’ont bien intégré, au vu de tous ces salariés dépêchés un jeudi soir pour bichonner de futures recrues. Chez Alten, SSII, ils sont venus à trois. "Et encore, Alten participe à trois soirées de ce genre rien que ce soir", rigole Thomas Compagne, responsable d’agence. "On se rend compte que c'est devenu important. Les candidats n'ont aucun mal à trouver dans l'informatique. Du coup, ils se tournent vers des modes alternatifs plus plaisants, plus festifs." 

C'est là qu'il faut passer en mode séduction. "On est là pour montrer qu'on a des métiers très intéressants pour des personnes qui ne pensaient pas forcément trouver ce genre de mission chez nous", explique Peter Bourgeois, autre responsable d’agence. Thibault Rigolet abonde : "Ça a un côté speed-dating, vous avez 5 minutes  pour convaincre ! On voit quelqu'un, on se dit 'tiens il a l’air sympa, je vais discuter avec lui'. C’est plus direct qu'un entretien formel, où l'on prend une chaise, on s’assoit et on discute une heure." 

Les candidats, eux, ont vite pris leurs marques. Hamidou Dagnoko finit une partie de quizz, puis déambule tranquillement. "Ce n'est pas si bizarre, ces jeux", dit-il. "J'arrive, je ne connais pas les gens, donc le fait de jouer ensemble m’a vraiment permis de bien me mettre à l'aise." "Sympa", sans perdre l’idée que tout de même, il joue peut être contre son futur patron. "C'est pour ça que j’ai fait un peu attention en jouant, d’autant que j’étais entre un recruteur et un autre candidat. Pour moi, c’était une concurrence !" Il a perdu la partie, mais reste détendu : en une demi-heure, cet étudiant en école d’ingénieur en informatique, à la recherche de stage de 4 à 5 mois, s’est déjà fait approcher par trois entreprises. 

Mais comme en soirée, il y a les habitués, les "à l'aise", qui ondulent entre les groupes, lancent des discussions à droite et à gauche, rigolent fort, et savent prendre congé. Comme en soirée aussi, il y a les plus timides, les isolés, ceux qui ne savent pas se placer. Comme Maohmad, le regard dans le vague et un verre de rouge à la main, l'air de ne pas savoir où aller. "C’est un peu compliqué de distinguer le recruteur du candidat", confesse-t-il. "Et surtout, je n’ai pas le profil recruté ce soir." Il cherche dans les mathématiques, plus que dans le développement. Mais il commence à connaître ce genre de process de recrutement. "Ces dernières semaines, j’en ai fait trois dans le genre." Et il trouve ça "pas si mal !" : "Dans mon secteur, les organismes ou les instituts sont très formatés, il faut postuler dans telle case, patienter, on ne sait pas qui contacter. Le fait de les rencontrer, ça accélère les choses."

Un peu plus loin se déroule le jeu d’escape-game. Les équipes sont formées d’un recruteur et de trois candidats. Une énigme à résoudre ensemble, en 20 minutes. Et il est vrai qu’à regarder les participants, les caractères se dessinent. Celui qui joue en solo aligne les suites de chiffres dans son coin. Il y a aussi celui qui plonge le nez dans son portable, ceux qui partagent en équipe…

Il y a aussi le quizz, auquel Riyad vient de se faire laminer. Lui a emporté quelques CV sous le bras. Encore vieille école. "Pour le discours, j’ai déjà fait beaucoup d’entretiens plus classiques, donc j’ai tout préparé, mais pour le jeu..." Il ne se met pas la pression, même s'il a perdu contre un recruteur. "Cela casse les barrières, et on ne se sent pas du tout noté." Reste que s'il est venu ce soir, il mise aussi sur des voies plus traditionnelles. "J'ai envoyé des CV, j’attends des réponses." Allez, il y retourne. Verre à la main et CV sous le bras. Sérieux. "Dans soirée de recrutement, il y a soirée mais surtout recrutement. Le but, c’est quand même d’être embauché !" Et comme dans toute soirée, il y aura sans doute la descente du lendemain : pour ceux qui auront matché suivront des entretiens plus... conventionnels. En journée, et sans verre à la main.

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