"Une épidémie de burn-out ravage le monde" : les conseils d’un patron de Twitter pour "retomber amoureux de son travail"

Bruce Daisley, vie-président européen de Twitter.
Open-space

ON A LU - Bruce Daisley est l’un des vice-présidents européens de Twitter. Sa carrière a fait de lui un grand observateur du monde du travail. Il en a fait un podcast, et un livre, "Comment retomber amoureux de son travail, 30 façons de retrouver enthousiasme et créativité au travail" (First éditions). L'occasion d'un état des lieux sur le monde du travail actuel.

Il est passé par Google, Youtube ou Twitter. A chaque fois, a regardé, comparé ce qu’il se passait. Et à force, est devenu un observateur du monde du travail. Bruce Daisley est aujourd’hui l’un des vice-présidents européens de Twitter. De tout ce qu’il voyait autour de lui, il a fait un livre, qui vient d’être publié en version française : "Comment retomber amoureux de son travail, 30 façons de retrouver enthousiasme et créativité au travail", aux éditions First.

Un titre léger, à la manière d’un cours de développement personnel, mais qui appuie un constat plutôt noir : le niveau d’engagement des salariés est en fort recul dans les pays occidentaux. D’après une étude Gallup, seulement 13% des salariés anglais s’impliquent dans leur travail, 6% en France. 

Le travail nous grille le cerveau- Bruce Daisley

Tout ceci est en partie lié au fait que ces 20 dernières années, le travail nous met de plus en plus sous pression. Notamment à cause du smartphone, qui nous permet de recevoir des mails tout le temps, et donc d'être connectés en permanence au travail, sans répit. "A la fois nous travaillons plus longtemps, et pourtant, nous n’en faisons pas nécessairement davantage."  Mais cette mégatendance à la connectivité, a un effet très direct : "Le travail nous grille le cerveau", écrit Bruce Daisley. "Si aujourd’hui la vie nous semble plus anxiogène, c’est parce que le travail, qui constitue l’essentiel de cette vie, est lui même plus stressant." A côté de cela, un autre enjeu du siècle est la montée de l'intelligence artificielle. Pour faire face, les salariés doivent trouver des formes de travail plus créatives. "Malheureusement, cette connectivité constante nous impose une telle pression et un tel stress qu’il est de plus en plus ardu de rester dans un état d’esprit créatif."

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Bruce Daisley cite à ce propos les travaux d’une chercheuse américaine, Alexandra Michel, qui a scruté le comportement des banquiers d’investissement. Dans ce type de milieu existe une règle officieuse, qui veut que tout débutant, s’il veut réussir, doit travailler 15 heures par jour d’affilée, y compris les week-ends. Cela, dans l’espoir de grimper les échelons, et d’accéder au cercle des plus riches, qui gagnent des millions. Ainsi, pendant des années, ils renoncent au sommeil et à leur vie privée. Alexandra Michel a observé les conséquences sur les corps des banquiers, ainsi que sur la santé mentale. Ce surmenage a quasiment toujours un impact physique : perte ou prise de poids importante, chute de cheveux, crises de panique et insomnies, diabète, troubles cardiaques… Mais c’est aussi une dépendance aux médicaments, à la boisson, une perte d’empathie, de la dépression, des pétages de plombs parfois sans raison. "Quand ils sont au bout du rouleau, les financiers deviennent de véritables cannibales", raconte un directeur financier dans le livre. "Quand on perd le lien avec son corps, mais aussi l’auto-compassion et le respect de soi, on fait peu de cas des autres." 

"On peut en déduire que le stress lié à notre propre travail a un impact", estime Bruce Daisley, "Une épidémie de burn-out est en train de ravager le monde." Dans le même temps, les gens s’isolent. "Dans le passé, notre travail insufflait du sens et de de la camaraderie dans notre vie", souligne-t-il. "Par le passé, travailler était beaucoup plus amusant qu’aujourd’hui. Mais tout n’est pas perdu. Nous devons accepter le fait que ce qu’on attend de nous a changé et nous adapter à ses exigences."

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Il livre ainsi plusieurs changements à entreprendre, pour soi-même et en équipe. Première chose : il faut recharger ses batteries. Ainsi, pourquoi ne pas passer une "matinée en mode solitaire". Car on le sait, l'open-space est devenu la norme, auréolée de tous les avantages, interaction, collaboration, échanges... Le hic, c’est que toute les études montrent que la productivité est un désastre, que les salariés souffrent, sont dérangés sans cesse, stressés, et qu’au lieu de se sentir plus proches de leurs collègues, ils éprouvent une distanciation, mais aussi de l’insatisfaction : le fait de travailler en mode multitâche rend moins efficace, donne donc le sentiment d’abattre moins de travail, et joue sur le sentiment que nous avons de notre valeur personnelle. 

La fonction du bureau a aussi évolué : il y a quelques années, on y venait aussi pour faire des choses qu’on ne pouvait pas faire à domicile, comme faire signer un document, envoyer un téléx… Cela n'a plus de sens aujourd’hui, et il ne sert à rien de venir au sein de son entreprise pour répondre à des mails. Il faudrait donc, selon Bruce Daisley, repenser l’utilité du lieu de travail :  nous ne devrions nous y rendre que pour rencontrer d’autres personnes. Et, à l’inverse, se ménager des matinées solitaires, en se concentrant sur une tâche. Par exemple en faisant en sorte que les membres de l'équipe, certains jours, par exemple les mardi et vendredi, n’arrive au travail qu’à 11 h, en ayant travaillé avant de chez eux. 

Éradiquer notre hyperactivité

Autre exercice, autre enjeu : tenter d’éradiquer notre hyperactivité. Nous n'arrivons plus à attendre. "Aujourd’hui, nous avons besoin d’agir et nous estimons qu’en cette ère d’hyperstimulation et d’activité intense, rester assis à ne rien faire est une perte de temps." Sauf que toute stimulation de tous instants n’est pas sans conséquence : cela provoque "une inconfortable fébrilité, le sentiment permanent de ne pouvoir venir à bout de tout ce qu’il nous faut accomplir. Résultat, nous nous retrouvons dans un état d’anxiété permanente." 

Que faire alors pour résister à ce sentiment d’urgence ? D’abord, conseille Bruce Daisley, prendre conscience qu’une activité ininterrompue n’est pas synonyme de productivité accrue. Ensuite, calibrer les priorités. Enfin, "prenez le temps de penser sans rien faire". Ce moment de calme et de tranquillité réduira, fait-il valoir, le stress et stimulera la créativité. Car quand le cerveau commence à rêvasser, l’esprit à divaguer, il plonge dans un état de rêverie, connecte des idées disparates.

Faire une pause déjeuner

D’autres conseils relèvent de la logique, parfois un peu oubliée. Ainsi, Bruce Daisley relaie le livre qu'a écrit la Britannique Laura Archer, directrice du musée de Londres, autour de son expérience du déjeuner au travail. Elle y raconte que la pression, la masse de travail, le sentiment de ne pas s’en sortir, l'ont amenée à travailler plus, et à "squeezer" sa pause déjeuner. Les conséquences ont été désastreuses. "J’ai craqué. Moralement, physiquement, dans le lien que j’entretiens avec mon travail, sur le plan alimentaire", explique-t-elle. "Je passais des semaines tellement malsaines en terme d’énergie et de régime que le week-end, tout ce que je voulais c’était une très grande grasse matinée. Puis après on a envie d’animation et d’énergie,  alors on sort et on s’alcoolise. Et on a à nouveau besoin d’une grasse mat. Résultat : à la fin du week-end on est crevé et pas du tout prêt à affronter la semaine." 

Laura Archer n’est pas la seule à déjeuner derrière son ordinateur. Pourtant, ce manque de pause a un impact direct sur la productivité dans les heures qui suivent. Tout cela s’ajoutant à un rythme naturel, selon lequel nos performances sont moins élevées l’après-midi. Il faut donc préconise Bruce Daisley modifier deux choses dans nos habitudes de travail : accomplir les activités les plus importantes le matin, c’est à ce moment que nos idées sont les plus claires. Ensuite, prendre conscience qu’on n’abattra pas plus de travail en ne prenant pas de pause.

> "Comment retomber amoureux de son travail, 30 façons de retrouver enthousiasme et créativité au travail", de Bruce Daisley, aux éditions First. 17, 95 euros.

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