Travailler en couple, ça donne quoi ? Emmanuelle et Alexandre n'ont "aucun regret" d'avoir franchi le pas

Emmanuelle Perrier et Alexandre Lejeune ont repris la boutique Cavavin à Pontivy, dans le Morbihan.
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TÉMOIGNAGE - Une entreprise sur trois dans l’artisanat et le commerce de proximité est tenue par un couple. Il y a un an, Emmanuelle Perrier et Alexandre Lejeune ont repris ensemble une cave à vin à Pontivy, en Bretagne. Un changement de vie total : elle était expert-comptable, lui dans la banque. Alors, ça donne quoi ?

Il y a un an, ils ont chamboulé leur vie. Donné un grand coup de pied dans leur quotidien, tout remis à plat. Ils se sont réorientés, ont déménagé, et tout reconstruit. Aujourd’hui, Emmanuelle Perrier et Alexandre Lejeune, 45 et 39 ans, sont à la tête d’un petit commerce dans le centre de Pontivy (Morbihan), "Cavavin". Ils travaillent désormais ensemble. En couple.

Avant, dans leur autre vie, Alexandre était chef d’agence dans une banque, encore plus à l’ouest, à Quimperlé dans le Finistère. Emmanuelle, en poste à Rennes, l'avait rejoint en 2015 avec leur fille. A l’époque, elle est expert-comptable, mais peine à trouver du travail dans la zone de Lorient. "C’est un peu de là qu’est partie l’idée", nous raconte-t-elle au téléphone. "J’ai fait un bilan de compétences qui pointait plus ou moins mon envie d’indépendance, de me mettre à mon compte. Sauf que notre fille avait à peine deux ans, et j’avais du mal à envisager le fait de me donner complètement dans une ouverture de commerce en ne pouvant pas être à fond pour elle." Emmanuelle laisse tout ça dans un coin de sa tête. Trouve un poste en CDD, d’un an. Et quand il se termine, la question se pose à nouveau.  

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Alors, Emmanuelle envisage plus sérieusement la question. Commence à regarder les commerces, les offres de reprise, s’oriente vers l’épicerie fine, la gastronomie. Au départ, elle y va seule. Mais assez vite, Alexandre, s’interroge, lui aussi. La banque, il en a fait le tour. Et ils commencent à creuser l’idée de "tenter quelque chose ensemble". Le projet se redessine : ce ne sera plus de l’épicerie fine, mais une reprise de cave. "Il fallait qu’on ait un intérêt commun avec le sujet. Et le produit qui s’est imposé car pouvant nous plaire à tous les deux, c’est le vin", raconte Emmanuelle. Alexandre abonde : "Cela fait 10 ans qu’on est ensemble, et tous les deux, nous avions des responsabilités sur nos anciens postes. Il fallait qu’on ait chacun une certaine autonomie. Et l’univers du vin, c’est festif, convivial, les gens viennent pour partager..."

Le couple cherche une reprise de commerce dans une ville pas trop grande, une affaire qui ait une rentabilité suffisante pour les faire vivre tous les deux. Ils trouvent leur commerce de Pontivy. Le reprennent en août 2018, ouvrent en octobre. Tout est bouclé en six mois. 

Nous avons deux caractères assez forts et pas toujours la même façon de voir les choses- Emmanuelle Perrier, de Cavavin Pontivy

"C'est sûr, on prend un certain risque, il ne faut pas se louper", reconnaît Emmanuelle. Elle le dit : oui, elle a eu des freins, des réserves. "J’étais très tentée par le projet à deux, et pour autant je savais que ce ne serait pas pas facile de travailler ensemble. Nous avons deux caractères assez forts et pas toujours la même façon de voir les choses." Mais elle voit aussi leurs forces : "Je savais qu’on était complémentaires. Dans certains domaines, Alex excelle, et c’est lui qui prend la main ; d’autres sont plus une zone de confort pour moi. Et au final, c’est cet aspect qui l’a emporté." 

Les voilà donc, plus d’un an après, qui commencent à sortir la tête de l’eau et à relever le défi de leur double enjeu : une reprise de commerce et un nouveau départ en couple. "Je ne vais pas dire que cela a été toujours drôle", lâche Emmanuelle en riant. "Il nous a fallu une petite année pour prendre nos marques, l’un comme l’autre, dans le commerce, pour voir un peu comment se répartir bien les tâches, ne pas se marcher dessus." Elle est à l’administratif et à la compta, Alexandre gère le relationnel, le démarchage, la prospection. "Même si on s’est réparti les tâches, il y a pas mal de choses qu’on fait ensemble", précise Alexandre. "On demande souvent l’avis de l’autre, même sur nos domaines respectifs." Et ils font certaines choses en commun, comme ce souhait de s'investir, via le commerce, dans les associations locales.

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Confiance mutuelle et complicité

Sur le plan commercial, tout roule. "On est sur une bonne tendance, qui s’est accentuée au fils des mois", dit Alexandre. "D’ailleurs, cette boutique était avant tenue par un couple qui partait à la retraite, c’était comme une transition naturelle". "On a voulu procéder par étapes", embraye Emmanuelle. "Au début on a juste changé la façade, pour montrer qu’il y avait de nouveaux propriétaires. On a attendu six mois pour faire des travaux à l’intérieur. Au fur et à mesure les clients sont revenus, on en a de nouveaux tous les jours, le bouche-à-oreille fonctionne." Ces clients si contents sentent-ils un "effet couple" ? Une ambiance particulière, familiale, simple, distillée dans la boutique ? "C’est possible que ça rassure le client, que ça renforce les liens de proximité", avance Alexandre. "Mais c’est dur à dire."

Ce que l'on peut dire en tout cas, c’est qu’ils ont vite vu les avantages du tandem marital : "Pour la répartition des tâches, travailler en couple donne de la facilité", dit le caviste. "Nous avons de grandes amplitudes horaires, six jours sur sept de 9h à 19h. Et être en couple, ça permet de se faire pleinement confiance, et de mieux se répartir les rôles. Quand Emmanuelle est à la cave, je n’y pense pas, et si je dois aller voir un fournisseur, je n’ai pas à me préoccuper de savoir si le magasin fonctionne correctement." "Quelque part, on a plus de facilité, plus de liberté de fonctionnement que si on était tous les deux dans nos anciens postes de cadre avec des horaires élargis", assure aussi Emmanuelle. "Alex peut emmener notre fille tous les matins à l’école, deux jours par semaine je la récupère à 16h30, le mercredi je ne travaille pas pour m’occuper d’elle. Et en fin de semaine on prend une baby-sitter parce qu’on a besoin d’être deux sur le magasin."

Il n'y a pas que l’enjeu financier, il y a aussi l’enjeu familial. Il ne faut pas se louper !- Alexandre Lejeune, de Cavavin Pontivy

 Le couple, ça facilite aussi la communication  : "On n'a évidemment pas les mêmes rapports qu’avec un salarié, il y a plus de sincérité, on peut se dire les choses quand ça ne va pas. Et aussi quand ça va, tout simplement". Le pendant, c'est que tout est désormais entremêlé. Emmanuelle se souvient que la commerçante à qui ils ont succédé lui avait conseillé de "ne pas ramener les problèmes du commerce à la maison". "Mais forcément, les vies privées et perso s’imbriquent. On essaie d’avoir de la retenue quand on est avec notre fille, on sait qu’il faut aussi pouvoir discuter des sujets importants, c’est un équilibre." De toute la façon, cette communication, c'est un art qui s'apprend tous les jours : "Il est déjà arrivé qu’un  client demande quelque chose à l’un, qui ne va pas penser à le dire à l’autre… On a eu quelques loupés. Mais plus on avance et plus ça s’affine, et se simplifie !"

Ce qui est sûr, c'est que les deux n’ont "aucun regret !" : "Dans la vie comme dans le travail, on est dépendants l’un de l’autre, on se repose beaucoup l’un sur l’autre. On est devenu une équipe soudée", confie Alexandre, qui glisse un conseil : "Il faut questionner beaucoup d'interlocuteurs différents, les plateformes d’initiative locales, d'autres couples... Tous ces échanges, à chaque fois, ont levé les freins, ou posé le doigt sur des questions, des points forts ou des points faibles. C’est primordial, car il n’y a pas que l’enjeu financier, il y a aussi l’enjeu familial. Il ne faut pas se louper !"

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