Travailler en couple : "Il faut vraiment se poser les bonnes questions avant de se lancer"

Travailler en couple : "Il faut vraiment se poser les bonnes questions avant de se lancer"

INTERVIEW - Dans certains secteurs comme le commerce, nombreux sont ceux qui travaillent en couple. Qu'est-ce que cela change ? Rose-Marie Moins, directrice de la formation et de la promotion à la Fédération française de la franchise, nous explique les problématiques auxquelles font face ces tandems amoureux et professionnels.

Ils sont particulièrement nombreux dans le commerce : les couples, ces conjoints qui ont décidé, un jour, de travailler ensemble. Qu’est-ce que cela implique ? Quels sont les enjeux, les problématiques propres à ce type de relation ? Rose-Marie Moins, directrice de la formation et de la promotion à la Fédération française de la franchise*, nous éclaire sur le sujet. 

Lire aussi

LCI : Le fait de travailler en couple est-il une tendance forte ?

Rose-Marie Moins : Ce n’est pas forcément une "tendance forte", mais c’est sans doute plus identifiable dans certains types d’activités ou secteurs où il y a plus de couples que la moyenne. Par exemple, tout ce qui est distribution alimentaire, les petites supérettes, mais aussi la boulangerie… Notre enquête annuelle montre que 35% des franchisés travaillent avec leur conjoint, et ces couples sont par exemple davantage dans le secteur du commerce que dans les services**.

Ce sont des métiers tellement chronophages, où l’on travaille quasiment sept jours sur sept, avec des amplitudes horaires importantes, que si vous n’êtes pas en couple, c’est compliqué, justement, pour le couple. Travailler ensemble dans ce genre de condition permet de s’organiser en terme de planning et de timing, pour être présent à la fois dans l’entreprise et dans la vie de famille.  

Quel intérêt à travailler en couple ?

Ce n'est pas forcément une question financière : l’affaire ne sera pas forcément plus rentable. L’idée est plutôt de se dire : "De toute façon, dans ce type d’activité, il faut être deux. Et moi j’ai confiance en toi, tu es mon ou ma conjointe. Si je prends un autre associé, je ne sais pas comment cela va se passer." Là, il y a une confiance, une complicité. Cela simplifie et assouplit d’ailleurs beaucoup l’organisation interne. On peut dire "tu ne veux pas me remplacer 4 minutes parce que je vais chercher les enfants ?", alors qu’un associé peut rigidifier l’organisation.

Dissonances sur la stratégie, la manière de fonctionner...

Entreprendre en couple offre l’avantage d’avoir une certaine complicité. Mais quels sont les risques ?

En dehors du fait que l’activité peut ne pas marcher et que c’est source de tensions, il peut y avoir des dissonances sur la stratégie, la manière de fonctionner, qui peuvent amener à la dissolution du couple. Et derrière, c’est toute l’entreprise qui ne peut plus fonctionner.

Car une autre des difficultés est de faire cette différence entre privé et perso et cela. Il y a des gens capables de dire "quand on rentre à la maison, on n'en parle plus", et d’autres qui inévitablement sont toujours en train d’en discuter. Chacun a son modèle. J’ai rencontré des couples très fusionnels, qui ont toujours travaillé ensemble, quasiment dès le démarrage de leur vie à deux, et qui ne peuvent pas imaginer travailler différemment. Il y a une vraie logique, cela fait partie de leur vie, de leur manière de vivre. Pour des gens qui étaient auparavant salariés, et qui se lancent ensemble dans le projet entrepreneurial, c’est potentiellement plus compliqué. 

Monter son affaire en couple, c’est quasiment un projet de vie…

C'est déjà le cas quand on monte son affaire seul ! Quand un franchisé se lance, nous alertons sur le fait qu’il faut que sa famille soit d’accord avec ce qui va se passer, et embrasse le projet. C’est encore plus vrai quand le projet occupe les deux membres du couple. L’exercice est périlleux, il faut vraiment se poser les bonnes questions avant de se lancer. 

Après, l’articulation du couple est très variable suivant les cas. On a le cliché de madame à l’administration, et monsieur au développement. Mais il faut surtout se répartir la charge en fonction des compétences et appétences de chacun, pouvoir se coordonner, se poser les bonnes questions. Bien caler "qui va faire quoi" et "qui est responsable de quoi", pour que chacun ait ses responsabilités ou un champ d’action sur lequel l’autre ne va pas forcément venir empiéter. Mais que les deux fassent la même chose n’est à mon sens pas la bonne solution, et d’ailleurs ce n’est pas ce que l'on voit de manière générale. 

Se poser la question du statut juridique

D'autres conseils ? 

Comme je l’ai dit, entreprendre seul, sans que le conjoint ne soit associé au projet, peut aboutir à la rupture, mais l’inverse est aussi vrai. C’est un vrai challenge, et il n’y pas de recette toute faite. Il ne faut pas avoir peur de se poser les bonnes questions avant même de lancer le projet, bien analyser et négocier les responsabilités de chacun, délimiter les missions, le projet dans son ensemble, se poser éventuellement la règle de de pas parler du travail à la maison pour que cela n'y mange pas l’existence... Tout cela est d’autant plus important et sensible quand on n’a jamais travaillé ensemble avant. Mais aussi quand on a des enfants, car il y a une logistique familiale à caler, il faut vraiment avoir confiance l’un dans l’autre et être encore plus à l’écoute.

C’est un peu comme un contrat de mariage, il faut prévoir le divorce, en tout cas envisager l’hypothèse "si jamais"- Rose-Marie Moins

Il faut aussi se demander quel statut juridique chacun a dans cette société : est-ce que c’est un pacte d’actionnaire, est-ce que l’un est salarié, et pas l’autre ? Qui est gérant ? C’est à discuter avec un avocat pour prendre la bonne solution. C’est un peu comme un contrat de mariage, il faut prévoir le divorce, en tout cas envisager l’hypothèse "si jamais". A chacun de privilégier sa formule, car c’est très particulier et spécifique en fonction des situations. Mais prendre conseil à ce niveau-là me semble d’une grande sagesse. D’ailleurs, il peut être intéressant de rencontrer des couples qui travaillent déjà ensemble, pour voir comment ils fonctionnent, quel modus vivendi ils ont trouvé. 

* La Fédération française de la franchise regroupe 180 réseaux de franchises, soit 45% du chiffre d’affaire total fait par l’ensemble des réseaux de franchise en France. Ce qui représente environ 40% du nombre de franchisés. 

**Plus largement, une étude de l’UPA/I+C de 2016 montre qu’un tiers des entreprises (32%) est tenu par un couple dans l’artisanat et le commerce de proximité. Dans l’hôtellerie et la restauration, ce chiffre grimpe à 49%.

Sur le même sujet

Les articles les plus lus

Le médecin de Maradona inculpé pour homicide involontaire, comment en sommes-nous arrivés là ?

Isolement des patients Covid : "Il faut arrêter de contraindre les libertés", estime le Pr Juvin

VIDÉO - "Ça va... plus ou moins" : miraculé, Romain Grosjean donne de ses nouvelles

93 médicaments commercialisés en France seraient dangereux, selon la revue Prescrire

Pris au piège dans sa maison, un obèse de plus de 250 kg bientôt évacué

Lire et commenter