Sarah Barukh, lauréate du Prix du roman d'entreprise : "Il n’y a rien de plus oppressant qu’un open-space"

Open-space

ENTRETIEN - Son roman, "Le cas zéro", consacré à l’apparition des premiers cas de sida dans le milieu hospitalier français au début des années 80, vient de recevoir le "Prix du roman d’entreprise". Quelle vision du monde du travail y est-elle donnée ? On a posé la question à Sarah Barukh.

En quoi, a priori, Le cas zéro, roman qui raconte la découverte des premiers cas de sida dans le milieu hospitalier français, nous parle du monde du travail ? Bien plus, en fait, qu’il n’y paraît. Au point que le livre de Sarah Barukh, paru aux éditions Albin Michel, vient de gagner la 10e édition du "Prix du roman d'entreprise et du travail", qui distingue un auteur ayant livré, au cours de l’année, sa vision du monde professionnel.  

Et si l’ouvrage parle en effet de la difficile prise en charge du premier cas de sida en France, il lève aussi le voile sur les questions d’ignorance, de risque, de peur qui peuvent exister dans le monde professionnel. Il aborde également la problématique de l'éthique et du "tireur d'alarme", qui peuvent entraîner la perte d'un emploi ou des bouleversements personnels. Des enjeux qui transcendent la seule fonction hospitalière. On a donc parlé travail avec Sarah Barukh.

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LCI : A travers l’histoire de ce médecin, qui découvre et décide de s’occuper, contre l’avis de sa hiérarchie, d’un porteur identifié du "cancer homosexuel" , vous traitez aussi de l’investissement au travail, de la question du sens et même de qualité de vie au travail ! Vous vous en étiez rendu compte ? 

Sarah Barukh : Pas forcément ! J’ai été très agréablement surprise de voir que j’avais été nominée pour ce Prix. Cela donne une autre dimension à mon roman, à laquelle je n’avais pas forcément pensé. 

Comment avez-vous eu l’idée du livre ?

Je viens d’une famille de médecins, mon père travaillait à l’hôpital Saint-Louis. Je suis née en 1980, j’ai grandi avec ces messages d’alerte au sida, j’avais envie d’en parler. J’avais envie de parler des soignants, dont le parcours est peu abordé dans la littérature et dans les films alors qu’ils ont fait totalement partie de cette histoire. Il faut se remettre à la place de ces gens. Dans les années 1980, ils sont allés tous les matins au travail en entendant à la radio "10 cas de plus", "100 cas de plus". Ils  voyaient ces patients et ne savaient pas ce qu'était cette maladie, ni comment elle se propageait de façon si exponentielle… Ils étaient terrorisés. Mais c’était leur boulot, il fallait y aller. C’étaient des vrais héros du quotidien. 

C'est encore le cas aujourd'hui : le monde de l’hôpital est très dur, clairement en sous-effectif, avec peu de budget. Il y a beaucoup de suicides dans ces professions à "vocation" et qui prennent aux tripes. Et on part trop souvent du principe que ces personnels acceptent tout, sans aucune limite. Malheureusement, c’est d'ailleurs un peu le cas. Les médecins prennent sur eux, se rendent disponibles tout le temps et font face à une pression énorme qui gâche leur vie familiale. C’est le cas de mon personnage principal. Au final, tout cela se rapporte au bien-être au travail. Et quand ce n’est pas respecté, les conséquences sont bel et bien là.

Rien que le fait de se dire qu’on "tient", cela ne va pas, ce n’est pas la vie- Sarah Barukh

Et vous, quelle est votre relation avec le travail ?

Plus jeune, la vie professionnelle m’impressionnait, avec cette idée d’"être à la hauteur". J’ai fait une école de commerce, sans savoir du tout ce que c’était. Après ma prépa HEC, j’ai intégré Sup de Co Paris, et ce fut la dégringolade. Je me disais que ce n’était pas du tout ce que je voulais faire. Mais j’ai quand même fait ce qu’il fallait, des stages et j'ai continué. J’avais peur de faire autre chose, de ne pas trouver de travail, peur de ne pas trouver ma voie, peur d’être malheureuse. A chaque boulot, je me disais : "Allez, je peux tenir un an, deux ans". Mais rien que le fait de se dire "qu'on tient", cela ne va pas, ce n’est pas la vie.

 Comment avez-vous réussi à trouver votre voie ?

J’ai toujours écrit, j’ai toujours eu ce besoin de transformer les choses, de ne pas garder pour moi ce qui me faisait du mal. Un jour, j'ai rencontré des auteurs de télé. Ils m’ont proposé d'écrire des "speechs" pour des animateurs radios, des interviews pour des émissions de télé. J’ai fait ça en parallèle de mes études. C’était des choses sans prétention. Mais je me suis rendue compte que j’en étais capable. Je ne connaissais que l’entreprise, cet univers très sérieux. J’ai alors découvert qu’il existait des chemins de traverse que je n’osais même pas imaginer. Pourquoi ne pas essayer ? Cela m’a pris 15  ans. 15 ans avant d’être publiée. Entre-temps, je suis entrée dans des grandes entreprises, où l’on arrive tôt le matin et l’on repart tard le soir, puis je suis devenue free-lance. 

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La question des peurs

Que signifie "travailler" pour vous ?

Jusqu’à ce que j’écrive et que cela fonctionne, un travail, c’était quelque chose que l’on n’aime pas forcément, qui est assez répétitif, pour lequel il faut se lever tôt le matin et où l’on rentre tard le soir, où il faut s’adapter à des collègues et faire du mieux possible en espérant que ça aille mieux. C’est ce que l’on attend de nous, ce qui nous permet de gagner de l’argent. Bref, pas très positif ! Jusqu’au jour où  l’on se libère de cette peur. Cela a été le cas pour moi : un jour, je me suis dit  'Et bien tant pis ! Même si on me vire, j’ai la ressource en moi, et ça ira'". 

Quelles étaient ces peurs ?

Bien sûr, il y avait la peur financière. Mais avant même cela, celle de ne pas être à la hauteur, que l’on me confie des choses que je ne sache pas faire. J’ai toujours eu l’impression d’"arnaquer" la terre entière, que si j’avais réussi, c’était par l’opération du Saint-Esprit. Et qu'un employeur allait finir par se rendre compte de cette "arnaque", derrière la belle image. 

Il faut accepter qu’on ne va pas forcément vous aimer pour ce que vous faites- Sarah Barukh

Comment vous êtes-vous libérée de cela ?

J’ai effectué un travail sur moi. J’ai essayé d’acquérir une forme de liberté par rapport à moi, afin d’arriver à comprendre que nous nous sommes pas ce que nous faisons. A partir du moment où j'y suis arrivée, j’ai commencé à aller mieux. J’ai essayé de cultiver qui j’étais, et de moins faire. Mais cela prend du temps. Selon moi, la vraie réussite est de réussir à être libre. Et donc être libre de ne pas réussir, d'accepter de ne pas plaire, d'accepter qu’on ne va pas forcément vous aimer pour ce que vous faites.

J’ai aussi essayé de me déprendre de mon sentiment de dépendance vis-à-vis de ceux qui m’employaient, dû en grande partie à mon éducation. Mon père me disait toujours de me mettre à la disposition de ceux qui me nourrissaient, donc de mes patrons. Jusqu’au jour où je me suis dit : "Mais non ! Celle que tu dois respecter, c’est toi, puisque c'est toi qui fournis le travail. La seule personne à qui tu dois rendre des comptes, c’est toi." Mon rapport au travail a alors changé.

De plus en plus, je vois des personnes en burn-out ou qui ne sont tout simplement pas heureuses- Sarah Barukh

Que vous inspire le monde du travail que vous voyez ?

Si vous voulez me faire peur, vous m’emmenez dans une cantine de grande entreprise, où chacun mange à la même heure, avec son petit plateau… J’ai l’impression d’être dans une usine, dont nous sommes les produits. Je trouve qu’il n’y a rien de plus oppressant qu’un open-space où chacun peut observer ce que fait l’autre, où l’on n’a plus du tout d’intimité, où l’on ne peut même pas faire son travail en paix. Si vous ajoutez la recherche incessante de productivité de l'employeur, cela devient  compliqué à gérer quand on est sensible. De plus en plus, autour de moi, je vois des personnes en burn-out ou tout simplement qui ne sont pas heureuses. 

C'est difficile d'être différent ?

On nous prend pour des fous. Quand je travaillais en grande entreprise, j’allais nager à la pause déj’. J’y allais un peu tard, vers 13 h 30, pour éviter le monde. Au bureau, personne ne comprenait. Mais alors ? Vous préférez quoi ? Quelqu’un qui fait semblant de travailler, qui est sur Facebook toute la journée et qui broie du noir à la machine à café ? Ou quelqu’un dynamique, qui fait le boulot en quatre heures ? Et bien, je me rends compte qu'on préfère souvent celui qui est derrière son ordinateur pendant huit heures parce qu’il fait de la présence. Il n’y a pas beaucoup d’intelligence du travail car il n’y a pas assez de confiance. Et on se dit "quelqu’un qui bosse seulement quatre heures et bien, il glande". C’est dommage. 

Nous sommes beaucoup de petits rebelles, mais le monde du travail n’est pas encore fait pour nous- Sarah Barukh

On a cependant l’impression que les choses changent, que de plus en plus de personnes décident de sortir de cette voie peut-être trop tracée et se posent la question du sens ?

Je suis d’accord. Nous sommes beaucoup de "petits rebelles" dans ce genre. Mais le monde du travail n’est pas encore tout à fait pour nous. Tout d'abord, il nous faut attirer la confiance : les grandes entreprises  aiment travailler avec les grandes entreprises, jugées plus crédibles.  Quand nous finissons par y parvenir et qu'elles nous paient, elles le font avec deux mois de retard et nous font comprendre qu'elles nous font une fleur, alors que c'est le résultat de notre travail... Ensuite, plein de petits détails font qu'il faut être zen : on ne sait pas forcément de quoi l'on vivra dans quelques mois. Et puis avec le temps, on finit toujours par se dire qu’on trouvera des solutions. Mais en travaillant pour moi, j’ai  appris un autre sens du travail. J'ai appris ce qu'était la "besogne", le fait de revenir chaque jour sur sa tâche, de peaufiner un détail, trouver le bon mot. Cela m'enrichit, au point que je n'associe même plus cela à du travail, mais à une sorte de quête. 

Comment résumeriez-vous la réussite alors ?

C’est ce que mon personnage va toucher du doigt dans le livre : il sait qu’il ne va pas pouvoir réussir à soigner ce malade. Mais il va tout remettre en question. Et va réussir à créer une équipe autour du patient pour lui faire gagner une journée sur la maladie. Et au final, ces personnels soignants réussissent à faire renaître cette humanité qu’ils avaient peut-être perdue dans le quotidien de leur travail. Le travail, c’est bien quand nous n'oublions pas que nous sommes des humains. 

> "Le cas zéro", de Sarah Barukh, aux éditions Albin-Michel. 22, 90 euros.

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