Serveuse réprimandée pour ne pas s'être maquillée : un employeur peut-il imposer une telle exigence ?

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INJONCTION - A Bordeaux, une barmaid a reçu de la part de son employeur un avertissement lui demandant notamment de se maquiller au travail. Sa fille, choquée, a raconté l"'histoire sur les réseaux sociaux. Problème : la réglementation sur le sujet est floue.

"'Sois belle et tais toi' est la seule chose à retenir de cette lettre !" Celia est en colère quand elle poste son message sur Twitter. La jeune Bordelaise a en effet mis en ligne, fin décembre, une lettre envoyée à sa mère. Celle-ci est barmaid dans un établissement bordelais. 

Elle a reçu cette lettre de son patron, sous forme d’avertissement. "Par la présente, je tiens à vous notifier mon insatisfaction concernant votre absence le samedi 8 décembre, sans motif réel et sérieux", commence la lettre. Quelques lignes plus loin, le patron  glisse : "Je vous rappelle également que, compte tenue de votre contact avec la clientèle, je souhaiterais que vous vous maquilliez." Le courrier vise, écrit-il enfin, à "faire prendre conscience de vos responsabilités professionnelle" en espérant que "votre attitude au travail en sera modifiée".

Pour Celia, les choses sont claires : cet avertissement est à première vue dû à '"l'absence causée par les routes et transports bloqués à bordeaux ce samedi, ce qu’il comprenait", écrit la jeune fille. Mais "quand on lit bien, on comprend que c’est le fait qu’elle ne s’est pas maquillée qui le dérangeait. Il parle de contact avec les clients car elle est barmaid. Il juge donc que ce n’est pas agréable qu’elle ne soit pas maquillée". Elle décrit sa mère comme "très professionnelle et tous les clients font remarquer au patron à quel point elle est agréable et souriante." Et dénonce le "sexisme présent" : "Une personne, qu’elle soit à la vue du client ou non, peut se maquiller ou non s’il ou elle le souhaite."

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Son message a aussitôt suscité nombre de commentaires et de retweets, essentiellement de soutiens. Contactée par France Bleu Gironde, la barmaid raconte avoir été poussée par ses deux filles et des collègues à pousser un "coup de gueule" et "dénoncer ce sexisme ordinaire". Car ce n’est d’après elle pas la première fois qu’elle a droit à des réflexions du type : "Où est votre rouge à lèvres ? Ce n'est pas compliqué de se maquiller! Et ça plaît aux clients". "Je trouve ça inadmissible, humiliant et irrespectueux", dit-elle à France Bleu Gironde. La quarantenaire, si elle était d’accord pour que sa fille partage cette lettre, ne veut cependant pas engager de procédure contre son patron, de peur de perdre son emploi. 

Sur les réseaux sociaux, les soutiens sont là.

Reste que cette barmaid fait face à un vrai problème : le flou de la réglementation sur le sujet. En effet, si la loi indique que tout employé est libre de choisir son apparence, l’article L1121- du code du travail précise toutefois que "nul ne peut apporter aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives de restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir ni proportionnées au but recherché." Les consignes ou restrictions éventuelles figurent sur les contrats ou dans les règlements intérieurs.

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En clair, l’employeur peut parfois imposer ses exigences, soit par mesure d'hygiène ou de sécurité, soit par nécessité de préserver l'image de l'entreprise. Le fait que telle exigence ou restriction est "proportionnée au but recherché" est donc difficile à délimiter. Tout dépend donc de l’appréciation des juges des Prud’hommes, qui peut varier suivant les époques. "C’est une limite qui évoluera sans cesse avec la société, et qui devra être remise en question en fonction des évolutions des mœurs", expliquait Emmanuelle Boussard-Verrecchia, avocate spécialiste des discriminations au travail à Libération en 2017. Sur la nécessité de maquillage ou de rouge à lèvre, elle estimait pourtant que "devant un tribunal, imposer du fard à paupières, du rouge à lèvres ou des talons ne sera sans doute plus de nos jours jugé nécessaire ni proportionné."

Ainsi, sur le cas de la barmaid, même les avis sont partagés. Un avocat du barreau de Bordeaux interrogée par France Bleu Gironde, spécialiste en droit du travail, explique que la directive du patron est illégitime et que "c'est une atteinte à ses libertés individuelles", car "il n'y a rien dans la loi qui permet à un employeur de demander une telle chose", mis à part "une tenue propre et adaptée". A l’inverse, un autre, sondé par le Figaro, estime que l'exigence de maquillage par l'employeur bordelais "n'est pas disproportionnée" :  "À partir du moment où la salariée est en contact avec la clientèle, il n'y a rien de choquant." L'avocat reconnaît cependant que, s'il devait défendre la barmaid, il plaiderait le "sexisme ordinaire".

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