Comment nous sommes passés des 35 heures au "travailler plus pour gagner plus"

Juillet 1999. Le Premier ministre Lionel Jospin donne au ministre de l'Emploi et de la Solidarité, Martine Aubry, le 05 juillet 1999 lors de son déplacement à Lille, le document contenant la convention d'aide de l'Etat concernant le groupe de confiserie Lamy Lutti où doit entrer en vigueur un accord sur les 35 heures.
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DANS LE RÉTRO - Alors que les 35 heures fêtent les 20 ans de leur entrée en vigueur ce samedi 1er février, un bilan s'impose. Car si elles fixent depuis 2002 la durée légale hebdomadaire du travail, dans les faits, la durée réelle tourne plutôt autour de 39 heures par semaine.

L’annonce, début janvier, n’était pas passée inaperçue. Relayée par de nombreux médias, nationaux comme internationaux, preuve de l’intérêt pour la chose : la Finlande envisagerait d'instaurer une semaine de travail de quatre jours.

A l'appui de cette information, une déclaration de la cheffe du gouvernement, Sanna Marin : "En termes de vie professionnelle, une semaine de travail de quatre jours, une journée de travail de six heures, pourquoi cela ne pourrait pas être la prochaine étape ? À mon avis, les gens méritent plus de temps avec leur famille et dans des activités culturelles. Cela pourrait être la prochaine étape pour nous dans la vie professionnelle."

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Non, on ne travaille pas vraiment 35 heures

La proposition n'était en fait pas à l’ordre du jour. Mais a eu le mérite de refaire parler de la réduction du temps de travail. Et ce quelques semaines avant les 20 ans de l'entrée en vigueur des lois Aubry, qui ont fait passer en 2002 la durée légale du travail à 35 heures par semaine. Pourtant, aujourd’hui, c’est davantage la petite musique du "travailler plus pour gagner plus" qui semble résonner. 

Et d’ailleurs, dans les faits, les chiffres de l'Insee le disent : si la durée légale est bien de 35 heures, la durée réelle du temps de travail est aujourd'hui de 39,1 heures par semaine. Dans le détail, les cadres sont largement au-dessus, avec 43,1 heures par semaine, mais aussi les professions intermédiaires (38, 3), les employés (38), les ouvriers (37, 8). 

D'ailleurs, rappelait Le Parisien en 2019, contrairement aux idées reçues, les Français sont plutôt parmi les bosseurs en comparaison de leurs voisins européens. C'est ce que montrait notamment une étude du ministère du Travail de juin 2018, comparant la durée habituelle hebdomadaire du travail entre 8 pays européens a France arrivait en 3e position, derrière la Grande-Bretagne, et l'Espagne.

Une réforme qui fait toujours débat

De tous temps, la question du temps de travail a fait l'objet d'un contentieux idéologique persistant, faisant s’affronter économistes, partis politiques, de droite et de gauche. Et le bilan des 35 heures ne fait pas exception à la règle. L'ambition d'origine du Parti socialiste était de créer 700.000 emplois. Ce sera, selon les chiffres de la Dares, l'institut statistique du ministère du Travail, deux fois moins : 350.000. Le Medef, opposé dès l'origine aux 35 heures, juge ces mesures "anti-économiques", "antisociales". L'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) parle d'un bilan "incertain". 

Mais d'autres avis sont plus positifs. En 2014, une commission d'enquête parlementaire sur "l'impact sociétal, social, économique et financier de la RTT" conclut que la compétitivité s’est améliorée, que les comptes des entreprises n’ont pas été dégradées, et "cette loi a contribué de façon importante aux créations d’emploi". De la même manière, Mediapart fait fuiter en 2016, un rapport de l’IGAS qui va dans le même sens, recommandant de "réduire la durée du travail dans une perspective prioritaire de création d’emplois".

Les politiques de droite veulent "travailler plus"

Sauf que depuis quelques années, la tendance politique est tout autre. Voire même s's'est inversée. En 2007, le "travailler plus pour gagner plus" devient le slogan du candidat UMP Nicolas Sarkozy aux présidentielles de 2007 : il remet clairement en cause les 35 heures, et veut "libérer" le travail des salariés afin d'augmenter leur pouvoir d'achat. C'est d'ailleurs le sens de la loi en faveur du travail, de l'emploi et du pouvoir d'achat, dite loi Fillon, votée en 2007, qui permet aux employeurs d'allonger le temps de travail hebdomadaire, notamment via des exonérations fiscales sur les heures supplémentaires. 

La gauche aussi, se replace. En 2011, le socialiste Manuel Valls, candidat aux primaires socialistes pour la présidentielle de 2012, dit tout de go qu'il  "faut dépasser la question des 35 heures. Oui, nous devrons déverrouiller les 35 heures", affirme-t-il lors d'une interview sur Europe 1. "Ceux qui ont la chance d'avoir un emploi doivent pouvoir travailler deux ou trois heures de plus sans avoir recours forcément aux heures supplémentaires." Une position que ne renie pas Emmanuel Macron, notamment lors d'une intervention devant le Medef en 2015, alors qu'il est ministre de l'Economie. Il va même jusqu'à reprendre l'expression "travailler plus pour gagner davantage", à Rungis, alors qu'il est candidat à la présidentielle.

Mais les Français, quand on leur donne la parole, semblent eux très partisans de la baisse du temps de travail. En 2015, un sondage pour Libération montre que contrairement aux idées reçues, les travailleurs sont attachées aux 35 heures. Et, pour boucler la boucle, ils seraient même aujourd'hui très partisans de la semaine de 4 jours : si l'annonce de la Finlande était en fait un raté, les réseaux sociaux se sont en tout cas enflammés de réactions enthousiastes. La société de logiciels Citrix a même mené une étude  montrant une forte attente sur le sujet : 84% des Français choisiraient volontiers de ne travailler que 4 jours par semaine si on le leur proposait, 71% seraient d’accord si leur niveau de salaire était maintenu. Karine Calvet, DG France de Citrix, analyse dans un communiqué : "La technologie apporte des solutions très prometteuses pour rapprocher chaque collaborateur de son rythme de travail idéal, dans un équilibre vie pro-vie privée. La question n’est pas tant de travailler moins ou plus, que de travailler différemment, de la façon la plus adaptée aux capacités et aspirations de chaque individu."

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