"Tu savais que... ?" Pourquoi nous cédons si facilement aux rumeurs et ragots en entreprise

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INTERVIEW - L’entreprise est un terreau particulièrement fertile pour la propagation de la rumeur. Eric Sotto, spécialiste de l’information et de la communication, nous explique pourquoi et nous propose des solutions pour l'éviter.

"Tu connais la rumeur ?" "Nooooon, c’est pas vrai… !" Elle court, elle court, la rumeur en entreprise. Ragots, potins, ouï-dire et racontars nourrissent les discussions matinales de la machine à café. L’entreprise est-elle un terreau fertile pour les rumeurs ? Comment expliquer que nous soyons si prompts à y succomber ? Et comment l’enrayer ?


On a demandé conseil à Eric Sotto, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication, co-auteur de "Entreprise mode d’emploi : savoir gérer sa vie quotidienne au travail" (éditions Larousse).

Un message aux accents négatifs

LCI : D’où sort la rumeur et comment circule-t-elle ?

Eric Sotto : Il y a des invariants : on retrouve toujours les mêmes raisons et réactions, ainsi que les mêmes moyens pour l’éteindre ou l’exploiter. L'un des modèles de réflexion est celui du sociologue Edgar Morin. Il a décortiqué la rumeur d’Orléans, un "message" qui circulait à Orléans en 1969 et annonçait des enlèvements de jeunes filles dans des cabines d’essayage des magasins de prêt à porter. Personne n’arrivait à comprendre pourquoi cette information circulait tant, avec un impact négatif pour le commerce de centre-ville. 


Qu’est-ce alors qu’une rumeur ?

C’est une information dont on ne sait pas si elle est vraie ou fausse, mais qui est en tout cas crédible. C’est aussi un message aux accents négatifs. Son  point central est une information déformée, exagérée : chaque personne qui détient l’information va la diffuser en la transformant, en fonction des valeurs qu’elle porte au message et de sa propre interprétation. La rumeur circule spontanément, sans aucun contrôle possible et touche tout le monde, sans distinction de statut social, d’âge ou de sexe. 

Une période d'instabilité réactive des angoisses chez les individusEric Sotto

Y-a-t-il des terreaux favorables à la propagation de la rumeur ?

Ce message surgit souvent en réponse à une situation particulière -période d’instabilité, de crise d’angoisse collective et de peurs. Pour les individus, l'une des traductions possibles est alors de communiquer en véhiculant ce type de message. C’est presque expiatoire, cela permet de se soulager en faisant sortir l’aspect négatif et en confrontant son point de vue avec celui des autres. Exemple : on annonce un attentat, sans aucune autre information. Pendant ce laps de temps flou, se crée un emballement, une surenchère des chiffres, parfois supérieurs à la réalité, qui ouvrent d’ailleurs la voie à la théorie du complot. Quand les faits deviennent plus clairs ou avec des réponses définitives, cela se calme. Ces dernières années, les réseaux sociaux ont facilité et amplifié le phénomène. 


L’entreprise est-elle un terrain favorable à la propagation de la rumeur ? 

Les rumeurs y circulent lors des crises : départ d’un manager, réduction d’effectifs, délocalisation… Toute période instable, tout changement, suscite une crainte. Et ce d'autant plus quand il n’y a pas de communication claire autour de ces changements. Vient s'ajouter la complexité des relations entre salariés. Elles favorisent l’expansion de la rumeur en raison  de la rivalité, de la compétition ou de l’ambition. Bref, du jeu de pouvoir.

Révéler, cela veut dire que vous êtes au courant, que vous êtes donc proches du pouvoirEric Sotto

Nous faisons donc, chacun d'entre nous, circuler ces rumeurs. Pourquoi ?

Deux aspects sont possibles : nous pouvons penser que le message est vrai. Donc nous le faisons suivre. Mais nous pouvons aussi le faire suivre sans être convaincu, mais en estimant que l'information est néanmoins digne d’intérêt. N'oublions pas non plus que la rumeur, c’est d’abord raconter une histoire. Et des personnes sont toujours intéressées pour raconter des histoires. Notamment pour se valoriser : une rumeur, c’est un petit scoop, une révélation. Révéler, cela veut donc dire que vous êtes au courant, que vous êtes dans les cercles de connaisseurs, proche du pouvoir. C’est une manière de se mettre en valeur, d’obtenir un court moment de reconnaissance, quand on n’a pas justement pas grand-chose à raconter. 


Quelles peuvent être les conséquences de la rumeur ?

Angoisses, inquiétudes, peurs irraisonnées : toutes les réactions possibles chez des collaborateurs dans une situation d’insécurité. Sous couvert de la rumeur, des propos blessants, voire diffamatoires ou calomnieux, peuvent aussi être lancés. Par exemple, à propos d'un collègue auquel vous attribuez une image ou une réputation. La rumeur peut ainsi être utilisée comme forme de manœuvre et déstabilisation, de vengeance. Elle est alors très pratique, et ce d’autant que personne ne sait d’où elle vient ni qui en est responsable.

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Si la rumeur n’est pas crédible, elle va s’éteindre d’elle-mêmeEric Sotto

Comment alors éteindre la rumeur dans une entreprise ? 

A titre personnel, vous pouvez ne pas la diffuser. La diffuser, c’est en effet déjà lui donner une interprétation. Plus globalement, pour éteindre une rumeur, il faut d'abord vérifier si elle est crédible ou non. C’est fondamental. Si la rumeur n’est pas crédible, elle va s’éteindre d’elle-même. Si elle est crédible, il faut ensuite se demander si c’est vrai, s’il y a un doute ou si elle est fausse. En fonction, la réaction peut-être un démenti, des explications argumentées, un dépôt de plainte. 


Cela peut aussi être une action sur la forme et non sur le fond, en "dépositionnant" la rumeur : par exemple, en accusant les colporteurs d’être de bas niveau afin de disqualifier l'information ; ou en ne reconnaissant qu’une partie dans le but de disqualifier l’autre partie. Parfois, certains managers peuvent cependant être tentés de l’utiliser, d’en faire des ballons d’essai pour voir comment certaines idées sont perçues. Je pense notamment à des situations de harcèlement ou de pression.


La rumeur peut-elle, malgré tout, avoir des impacts positifs ?

Prendre la parole est toujours positif : cela permet de partager une angoisse, une peur et évite de se replier sur soi. C’est aussi une manière de se raconter une histoire. Or certaines histoires sont belles, amusantes ou rigolotes. Il s'agit alors d'une sorte de légende urbaine, racontée autour de la machine à café et qui crée du lien de proximité. 

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