"Un objectif urgent" : 20 ans après les 35 heures, Pierre Larrouturou croit plus que jamais à la semaine de 4 jours

Pierre Larrouturou, fondateur de Nouvelle donne, défenseur de la semaine de 4 jours.
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INTERVIEW - Il y a 20 ans tout juste ce samedi 1er février, les 35 heures entraient en vigueur. L’occasion de se rappeler que, pendant des années, la réduction du temps de travail a été un vrai enjeu politique, porté par la gauche. Depuis les années 1990, Pierre Larrouturou brandit la semaine de 4 jours comme solution au chômage de masse. Cette position est-elle encore audible aujourd’hui ?

"Travailler plus pour gagner plus." Depuis les années Sarkozy, le slogan s’est imposé comme principe de réalité sur la scène politique. Une petite musique sur fond de chômage de masse qui fait oublier qu’il y a 20 ans, le ton était tout autre : il fallait mieux partager le temps de travail. Travailler moins, pour permettre des embauches et une meilleure qualité de vie, et ainsi créer de la croissance. 

Pierre Larrouturou*, fondateur du parti Nouvelle Donne, aujourd’hui député européen et spécialisé dans les questions d'économie, a été l’un des premiers, en 1993, à prôner la semaine de 4 jours. Qu’en est-il aujourd’hui ? Cette position est-elle toujours audible ? Il répond à nos questions.

LCI : On a encore reparlé il y a quelques semaines de la semaine de 4 jours après des propos rapportés de la Première ministre finlandaise sur le sujet. Mais ce combat n'a-t-il pas du mal à se faire entendre ?

Pierre Larrouturou : C’est en tout cas un combat absolument fondamental. On m’attribue souvent la paternité de ce débat, mais c’est Antoine Riboud, le patron de Danone, qui l’a lancé en 1993, via une tribune dans Le Monde. Il disait : "Il faut descendre à 32 heures, sans étape intermédiaire. Cela obligera toutes les entreprises à créer des emplois !" C'était aussi un moyen d'articuler croissance et qualité de vie. C'est un des plus grands patrons de l'époque qui a dit cela. Un homme raisonnable, et qui avait vérifié que ce qu’il avançait était possible : pendant six mois, il avait fait travailler sur ce rythme toutes ses équipes, tous les métiers, aussi bien à la production que les commerciaux ou les chercheurs. Sa sortie publique a fait beaucoup de bruit. Et le lendemain, tous les patrons du CAC40 l’appelaient, en lui disant : "Antoine, tu arrêtes de bouger, sinon tu es mort". 

La réduction du temps de travail a tout de même connu des avancées politiques par la suite....

Il y a eu des lois, des amendements dans le cadre de la loi quinquennale sur l’emploi, comme celui de Jean-Pierre Fourcade (UDF) et Gérard Larcher (RPR) en octobre 1993, qui prévoyait des aides de l’Etat sous forme d’exonération pour les entreprises réduisant la durée du travail d’au moins 15% et embauchant 10 % de personnel supplémentaire. En 1995, Jacques Chirac est à peine élu qu’il se rend à Cholet, chez les brioches Pasquier, qui ont mis en place un temps de travail de 33h15. Le Président se montre très enthousiaste et désireux de lancer un mouvement auprès des entreprises de France. En 1997, un rapport de l’économiste et journaliste Jean Boissonnat explique qu’il faut réduire de 20% le temps de travail à l’horizon 2020, pour réduire la précarité en partageant mieux le temps de travail. Tout le monde est d’accord, à cette époque, pour dire que nous sommes entrés dans un mouvement historique de réduction du temps de travail. 

Il y a bien un partage du travail, mais il est sauvage, binaire, stupide, et totalement inégalitaire- Pierre Larrouturou

Sauf qu’aujourd’hui, cette dynamique semble s'être inversée...

En 2020, d’après l’Insee, quelqu’un qui est à temps plein travaille toujours 39,30 heures. Voilà pour la durée réelle. A côté de cela, il y a 4 millions de gens qui font 0 heure par semaine, et le chômage fait 15.000 morts chaque année. C’est un énorme gâchis. En fait, il y a bien un partage du travail, mais il est sauvage, binaire, stupide, et totalement inégalitaire, et il amène à un partage de revenus complètement déséquilibré. Cela joue même sur la position des salariés au sein de l’entreprise : quand ils ont peur du chômage, la négociation sur les salaires est en leur défaveur, car on leur dit "si tu n'es pas content, tu peux aller voir ailleurs". 

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Comment analysez-vous l'impact des mesures politiques en faveur de la réduction du temps de travail ?

Il y a eu, rappelons-nous, trois lois sur le temps de travail. La première est la loi Robien en 1996. Elle permettait aux entreprises de réduire le temps de travail en contrepartie d'une embauche d'au moins 10% de salariés en CDI. Elles bénéficiaient alors d'un allègement des cotisations patronales de sécurité sociale. Environ 400 entreprises ont pu profiter de cette loi entre 1996 et 1998. Puis il y a eu, en 1998 et 2000, les deux lois Aubry réduisant la durée hebdomadaire de 39 à 35 heures. 

Les deux premières lois ont permis dans les entreprises des accords intéressants, équilibrés, et qui ont créé des emplois, car c'était une condition pour avoir droit à des baisses de cotisations. Les salariés ont gagné en qualité de vie, l’entreprise a pu recruter des nouveaux venus avec de nouvelles compétences, et on n’a pas eu besoin de baisser les salaires. Mais la troisième loi ne demandait plus aucune condition d’embauche pour avoir ces exonérations. Du coup, l’effet sur l’emploi a été très faible, et beaucoup de salariés y ont surtout vu une plus grande flexibilité du temps de travail. Très souvent, on est passé aux 35 heures sans embaucher plus. Du coup, comme dans le milieu hospitalier notamment, cela a été catastrophique. Mais ce n’est pas une fatalité. 

Dans tous les pays, il y a un blocage culturel, mais aussi financier, du patronat- Pierre Larrouturou

Comment expliquer les blocages sur le sujet ?

Nous ne sommes pas des êtres rationnels ! Si l’on regarde depuis un siècle, c’est à mourir de rire. Quand par exemple il a fallu en 1906 que l’Eglise et la CGT, les deux grandes forces du début du siècle, se mettent d’accord pour obtenir la semaine de six jours, le Figaro avait écrit : "La France est ivrogne, les ouvriers vont se mettre à boire et ne sauront plus travailler le lundi". L’Américain Ford, lui, a tenu le raisonnement inverse : quand il est passé à la semaine de 5 jours sans baisse de salaire, il a expliqué que si l’on voulait avoir des clients, il fallait que tout le monde ait un travail. Mais il existe aussi un blocage financier du patronat. Les patrons du CAC 40 ont peur du "travailler moins", et ils y voient aussi leur intérêt : quand vous avez  des millions de chômeurs, cela facilite la négociation sur les salaires. Le blocage a aussi été politique : même au PS, les 35 heures n’ont pas  fait l’unanimité. 

Vous seul continuez d’y croire, contre tous ?

Le progrès technique a amené des gains de productivité. Et si l’on ne baisse pas le temps de travail, cela amène à du chômage. La semaine de 4 jours est un objectif digne, urgent, et responsable.

Il faudra bientôt être aveugle pour ne pas comprendre qu’il faut un changement radical du système- Pierre Larrouturou

Mais vous pensez que dans le contexte actuel d’ultra-flexibilité, de précarisation, cette position est audible ?

C’est une évidence.  On va en reparler. Car on voit qu’il n’y a plus de croissance, le Japon n’arrive pas à sortir de la croissance zéro, l’Allemagne est en train de tomber en récession. La meilleure façon de financer les retraites n’est pas de baisser celles de tout le monde, mais de créer des emplois, correctement payés, pour que les gens cotisent. Il ne s'agit pas de compter les heures : parler de 35 ou 32 heures, pour moi, ce n’est pas l’idée. Dans la plupart des métiers, si on va au boulot, on fait la journée complète. Ce qu’il faut, c’est qu’un jour par semaine, on n'aille pas au travail, comme ça on gagne en qualité de vie et l’entreprise est obligée de recruter. Mais il ne faut pas imposer le mouvement. Il faudrait lancer un débat, en donnant la parole aux patrons et aux salariés des entreprises qui sont déjà passées à 4 jours, qu’ils nous expliquent comment cela marche. Et faire une loi pour permettre à  celle qui le veulent de basculer. 

*  Pierre Larrouturou est l'auteur de "Einstein avait raison, il faut réduire le temps de travail. La semaine de quatre jours, c'est possible", avec Dominique Méda, aux éditions de l'Atelier, 2016  et de "Pour la semaine de quatre jours : sortir du piège des 35 heures", La Découverte, 1999.

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