"Un salarié absent, c’est un signal envoyé à l’employeur" : les entreprises invitées à "repanser" le travail

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SANTÉ - Alors que le gouvernement planche sur la maîtrise de la hausse des arrêts maladie et de leurs coûts, le cabinet de conseil RH Ayming, qui publie chaque année un baromètre sur l’absentéisme, invite les employeurs à "repanser" le rapport au travail. Explications.

C’est l'un des casse-têtes du gouvernement : comment enrayer la hausse des arrêts maladie pour qu'ils coûtent moins cher ? Le problème est clairement posé dans le cadre de la grande réforme sur la santé au travail. Des négociations devraient s’ouvrir avant l’été. Pour éclairer les débats, la mission Bérard-Oustric-Seiller a mené de larges consultations et rendu ses conclusions fin février

Le cabinet Ayming a notamment été auditionné par la mission. Depuis 10 ans, ce cabinet de conseils RH aux entreprises réalise un baromètre de l’absentéisme. Cette année, il a aussi publié, via son laboratoire de réflexion, le manifeste "Absentéisme, alerte rouge ! Panser et repenser le travail." Le constat est violent : la hausse des arrêts de travail devrait se poursuivre quasi mécaniquement, avec l'augmentation à venir du nombre de salariés âgés. Un "fléau social autant qu'économique" : il y a 10 ans, un salarié était absent 13,5 jours par an en moyenne ; il l'est aujourd'hui plus de 17 jours.

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Derrière ces chiffres de l'Assurance maladie, le cabinet veut surtout chercher à comprendre, pour bien réagir. Et démonter quelques contre-vérités sur l’absentéisme. Non, le salarié absent n’est pas paresseux ; non, il n’y a pas d’absence abusive ; et oui, l’employeur peut réduire l’absentéisme dans son entreprise. Il invite donc les dirigeants et les entreprises à repenser et repanser le cadre de travail proposé. "Le taux d’absentéisme n’est jamais anodin", écrit Ayming. "Une absence, c’est un signal du salarié à l’employeur. Il a une seule signification : il alerte l’entreprise sur la nécessité de mener des actions concrètes." L’absentéisme est d'ailleurs souvent le dernier jalon d’une série d’alertes déployée par le salarié pour exprimer son mal-être : moins d'implication, moins d'attention à la qualité du travail, moins d'efforts avec les collègues… "Si l'on n'y a pas prêté attention, ces indicateurs qualitatifs de comportement prennent une place de plus en plus importante."

Et pour l’instant, estime Mamadou Bah, directeur technique en développement  chez Ayming, le rapport rendu au gouvernement "procède d’une vision assez simpliste" et "aurait pu aller plus loin sur certains sujets", notamment sur le volet prévention plutôt que réparation. "On pose le constat d’une hausse des dépenses,  mais on ne regarde pas précisément quelles sont les causes", déplore-t-il sur LCI. Christophe Godefroy,  directeur performance RH, abonde : "Ce rapport ne soulève qu’une toute petite partie de la situation, en proposant surtout des solutions à court terme et uniquement sur le plan financier avec comme cible la hausse des indemnités journalières".  

Qu'est-ce qui cause l'absence ?

Car derrière tout cela, reste le sujet principal : quelles sont les causes de l’absence et comment les comprendre pour mieux les traiter ? "L’absentéisme est multifactoriel",  indique Christophe Godefroy. Selon lui, il touche notamment à la problématique de l’engagement des collaborateurs au sein de l’entreprise et résulte de trois facteurs principaux : les nuisances générées par le travail (15 à 20%), par la santé  personnelle ou d’un proche (44%), et… le désengagement (qui concerne entre 35 et 45% des absences). D’une région à l’autre, d’un secteur d’activité à l’autre, les causes de l’absentéisme ne sont donc pas les mêmes. "Ce ne sont pas les mêmes types de tâche, pas les mêmes types de maladie qui peuvent en découler, et donc pas les mêmes types de prévention", relève Christophe Godefroy. 

Mais, in fine, tous les secteurs ont un point en commun : l’absentéisme est réduit là où l'engagement du collaborateur est fort. Et derrière cet engagement ou désengagement, un facteur joue en effet un rôle considérable : le rapport au travail. Quand un salarié est arrêté, sa capacité à revenir sera plus longue si ce rapport n'est pas bon. Le cabinet cite ainsi l’exemple de deux entreprises, proches, situées dans la même région et dans un secteur d’activité similaire et où une épidémie de grippe n’a pas les mêmes conséquences : des arrêts de travail d’en moyenne 4 jours dans l’une, et de huit dans l’autre.  

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Le taux d'absentéisme au travail a encore augmenté entre 2010 et 2016

Réinventer le rapport au travail

C’est donc sur ce rapport au travail que les entreprises doivent travailler. "Il  faut en amont, regarder le cadre de travail du collaborateur, voir comment on peut l’aider à se sentir bien, à ce qu’il soit plus engagé, plus impliqué, plus productif" assène  Christophe Godefroy. Des règles et des pratiques sont à réinventer, d’autant que ce rapport au travail a évolué.  Les entreprises, confrontées a un monde accéléré, doivent en effet se transformer sans cesse. Les salariés ont aussi changé et il leur faut s’adapter à ces nouveaux équilibres. 

"Il y a eu une transformation profonde de la notion d’emploi", rappelle Mamadou Bah. "Avant, on rentrait dans une entreprise, et on y restait jusqu’à sa retraite. Aujourd’hui, d’autres formes d’emploi ont suscité un rapport au travail complètement différent." Les salariés attendent désormais du travail bien plus qu’un salaire : un meilleur équilibre vie pro-vie personnelle. Ils sont aussi plus individualistes, savent que leur entreprise fait passer ses objectifs avant le plan social et ne voient plus pourquoi faire preuve d’exigence et d’implication.

Il est important que le salarié se sente utile- Mamadou Bah, du cabinet Ayming

Comment, alors, rebooster l’engagement ? "Pour le salarié, le sens est primordial", affirme Mamadou Bah. "Il se demande : 'Où est ma place ? Est-elle reconnue ? Ai-je les moyens de travailler dans les meilleures conditions ?' S'il n'a pas pas conscience de son utilité au sein de son organisation, il se désengage", prévient-il. "Il est donc important que le collaborateur se sente utile, comprenne  pourquoi il se lève le matin pour aller travailler, qu’il partage les valeurs de l’entreprise et qu’on lui donne les moyens pour faire ce travail, en adéquation entre les valeurs, l’utilité et la valeur ajoutée".

Forcément, les entreprises ont tout intérêt à s'emparer du sujet. Pour le point de vue du climat social et du coût financier des absences évidemment. Mais, également, pour la "marque-employeur". "D’un point de vue RH, c’est maintenant une donnée essentielle pour attirer les talents", précise Christophe Godefroy. "Elles doivent investir pour aider leurs salariés à rester en bonne santé. Dire cela n’est pas s’immiscer dans la vie privée des gens, c’est préserver la ressource la plus précieuse de la structure. C’est un investissement à court et à long terme." Et le sens de l’Histoire va plutôt dans une plus grande prise en compte du salarié en tant qu’individu à part entière. "Il n'est plus une 'personne au travail', il est une personne tout court. Et s’il a des problématiques de santé ou de santé dans son entourage, que l’entreprise ne les prend pas en compte ou ne s’y intéresse pas, cela finit par avoir un impact sur lui."

> "Absentéisme, l'alerte rouge. panser et repenser le travail", de Fabien Piazzon pour Ayming Institute.

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